THÉORIE ÉTIENNE BALIBAR CINQ ÉTUDES DU MATÉRIALISME HISTORIQUE FRANÇOIS MASPERO PARIS From Marx to Mao ML © Digital Reprints 2006 ³ THÉORIE ² Collection dirigée par Louis Althusser cinq études du matérialisme historique DU MÊME AUTEUR chez le même éditeur Lire « Le Capital » (en collaboration avec Louis Althusser, Jacques Rancière, Pierre Macherey, Roger Establet), 1965 ÉTIENNE BALIBAR cinq études du matérialisme historique FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé-Ve PARIS 1974 © Librairie François Maspero, Paris, 1974 Ce que Marx a combattu le plus, pendant toute sa vie, ce sont les illusions de la démocratie petite-bourgeoise et du démocratisme bourgeois. Ce qu¹il a raillé le plus, ce sont les phrases creuses sur la liberté et l¹égalité, quand elles voilent la liberté des ouvriers de mourir de faim, ou l¹égalité de l¹homme qui vend sa force de travail avec le bourgeois qui, sur le marché prétendument libre, achète librement et en toute égalité cette force de travail, etc. Cela, Marx l¹a mis en lumière dans tous ses ouvrages économiques. On peut dire que tout Le Capital de Marx s¹attache à mettre en lumière cette vérité, que les forces fondamentales de la société capitaliste sont et ne peuvent être que la bourgeoisie et le prolétariat : la bourgeoisie, comme batisseur de cette société capitaliste, comme son dirigeant, comme son animateur ; le prolétariat comme son fossoyeur, comme la seule force capable de la remplacer. Je doute qu¹on trouve un seul chapitre dans n¹importe quel ouvrage de Marx, qui ne soit consacré à ce thème. On peut dire que les socialistes du monde entier, au sein de la IIe Internationale, ont maintes fois juré leurs grands dieux devant les ouvriers qu¹ils avaient compris cette vérité. Mais lorsque les choses en sont venues a la lutte véritable, à la lutte décisive pour le pouvoir entre le prolétariat et la bourgeoisie, nous avons constaté que nos mencheviks et nos socialiste-révolutionnaires, ainsi que les chefs des vieux partis socialistes du monde entier, ont oublié cette vérité et se sont mis à répéter d¹une facon purement mécanique des phrases philistines sur la démocratie en général. LÉNINE, Rapport au VIIIe Congrès du Parti communiste (bolchevique) de Russie, 1919. AVERTISSEMENT Je rassemble ici, pour les présenter au lecteur, cinq études du matérialisme historique, rédigées au cours des dernières années à des usages et dans des circonstances différentes, mais dans le cours d¹un même travail. Quelques mots me suffiront pour en indiquer l¹origine et pour en expliquer les intentions. La première étude, « Karl Marx et le marxisme », est la version complète d¹un article paru en 1971 dans l¹Encyclopaedia Universalis. J¹en ai repris et explicité la première partie, que j¹avais dû abréger pour me tenir dans l¹espace imparti. La seconde étude, « La rectification du ³ Manifeste communiste ² », reproduit un exposé qui m¹avait été demandé par le Centre pédagogique régional de Marseille, à l¹intention d¹enseignants des différents degrés. Elle a paru, telle que je la présente ici, dans La Pensée d¹août 1972. « Plus-value et classes sociales » est un texte inédit sous cette forme, dans lequel je précise et corrige des formulations datant de 1972 1. J¹y ai joint, en annexe, le texte d¹un article publié dans L¹Humanité du 8 juin 1973, sur « Lénine, les communistes et l¹immigration ». Le texte de l¹article « Sur la dialectique historique », que j¹avais rédigé pour répondre à quelques questions et critiques portant sur ma contribution à Lire Le Capital 2, a paru dans La Pensée d¹août 1973. J¹ai profité de cette réédition pour y ajouter des éclaircissements et en compléter l¹argumentation. Enfin, « Matérialisme et idéalisme dans l¹histoire de la théorie 1. Que j¹avais notamment utilisées dans un article sur « Les Formations sociales capitalistes », Les Sciences de l¹économie, C.E.P.L., Paris, 1973. 2. Paris, Maspero, 1965. 9 marxiste » rassemble les principaux points d¹exposés que j¹ai faits en 1974 à la demande des universités de Bologne et de Berlin. Je remercie MM. les directeurs de publications qui m¹ont autorisé à reproduire les textes dont ils avaient la propriété. Malgré leur diversité, ces textes ont tous un même objectif : ce sont des études du matétialisme historique. Ce ne sont pas des commentaires, des interprétations philosophiques du marxisme, où s¹exprimerait le « point de vue » d¹une école, mais des tentatives pour étudier et assimiler quelques-unes de ses leçons principales, en vue de la pratique. Non pas des « recherches » sur la base du matérialisme historique, pour en appliquer les concepts à de nouveaux problèmes qu¹il aurait ignorés, mais d¹abord des éléments du travail d¹apprentissage permanent que requiert la théorie marxiste. La théorie marxiste n¹est pas, spontanément, « bien connue » de tous ceux qui l¹invoquent ou même en citent rituellement les grands textes classiques. Elle doit être étudiée sur pièces. Elle doit certes être étudiée à la lumière de la pratique et des problèmes politiques de notre temps, mais non pas mise au service d¹une ligne conjoncturelle, comme un réservoir de citations et d¹illustrations qui pourraient fournir, à défaut de preuves, des garanties d¹authenticité idéologique. Si elle est indispensable à l¹analyse des situations concrètes dans lesquelles la classe ouvrière organisée affronte aujourd¹hui le problème de sa révolution, c¹est précisément qu¹elle ne peut s¹y substituer. La théorie marxiste ne peut être étudiée indépendamment de l¹histoire du mouvement ouvrier, dont les étapes déterminent ses problèmes, ses démonstrations, la constitution de ses concepts, ses transformations et ses inéluctables rectifications. L¹étude du matérialisme historique (à la fois l¹étude des connaissances scientifiques qu¹il apporte et l¹étude de sa propre histoire) est une tâche collective du mouvement ouvrier. C¹est une longue tâche, non pas infinie (comme s¹il fallait attendre d¹être un savant marxiste pour investir la théorie dans la pratique, comme s¹il fallait commencer par la théorie pure, au risque de n¹en jamais sortir...) mais ininterrompue, comme la pratique révolutionnaire elle-même, dont elle fait partie. C¹est une tâche politique, donc c¹est le lieu et l¹enjeu d¹une lutte incessante, où se reflètent en dernière analyse la effets de la lutte da classes, au sein même du mouvement ouvrier. Il en a toujours été ainsi chez Marx lui-même et, de façon manifeste, après sa mort ; il en est ainsi plus que jamais aujourd¹hui. L¹étude du maténalisme historique est d¹emblée une lutte contre sa révision, contre 10 ADVERTISSEMENT ses déviations, pour sa rectification et son développement, une lutte entre plusieurs voies, avec tous les risques que cela comporte. Les vérités scientifiques du matérialisme historique ne sont pas, pour emprunter l¹expression de Hegel, comme « des monnaies frappées, toutes prêtes à être dépensées et encaissées », déposées dans le trésor des textes, dans l¹énoncé de telle ou telle formulation isolée, qui vaudrait en elle-même et une fois pour toutes, et qu¹il suffirait de puiser au gré des besoins. Mais elles ne sont pas non plus hors des textes qu¹a produits le travail de Marx, d¹Engds, de Lénine et de leurs successeurs, dans un « sens » mystérieusement dérobé, toujours à découvrir au gré des interprétations subjectives. Elles ne sont pas des solutions, des réponses toutes prêtes, mais des problèmes, des positions de problèmes. Elles résident donc dans le rapport objectif des énoncés théoriques à la pratique politique du prolétariat, dans des conjonctures historiques successives, qui en modifient le point d¹application. Elles résident dans le rapport objectif des énoncés théoriques marxistes aux différents discours idéologiques de l¹idéologie dominante, qu¹ils combattent et « critiquent » pour donner corps et force à l¹idéologie prolétarienne : discours de l¹économie politique bourgeoise, des philosophies morales et juridiques de l¹histoire, du socialisme utopique et réformiste. Elles résident enfin dans le rapport objectif des énoncés théoriques entre eux, selon la dialectique rigoureuse d¹une démonstration où se réalise pour la première fois dans rhistoire un point de vue (c¹est-àdire une position) théorique de classe prolétarien(ne). Les vérités scientifiques du marxisme résultent du fait que le matérialisme historique définit et analyse concrètement deux réalités indissociables : le processus de l¹exploitation capitaliste, le procusus de la révolution prolétarienne et de la lutte de classes qui la prépare et l¹accomplit. Ces deux réalités s¹expriment avant tout, grâce à Marx qui en a inauguré la connaissance théorique, dans deux concepts, qui sont les vrais concepts fondamentaux du matérialisme historique : celui de plus-value et celui de dictature du prolétariat. Ces deux concepts, et ces deux concepts seuls, font rupture, et même coupure irréversible avec l¹idéologie des classes dominantes, et permettent de fonder une science de l¹histoire et de la lutte des classes. Ils commandent la définition scientifique du « mode de production », de la « formation sociale », des classes elles-mêmes, des rapports historiques entre la « base » et la « superstructure », etc. Il ne s¹agit donc pas, en étudiant le matérialisme historique, de chercher à s¹assimiler une « méthode » générale ou particulière, serait-elle conçue comme « scientifique » ou comme « dialectique », pour l¹appliquer après coup à corriger les disciplines existantes, voire 11 à les récupérer pour la bonne cause. La méthode n¹existe, au sens fort, que dans sa mise en oeuvre, dans le développement de concepts déterminés. Etudier le matérialisme historique, c¹est avant tout étudier dans l¹ensemble de leurs déterminations les problèmes précis de la plus-value et de la dictature du prolétariat, et, sur cette base, tous les problèmes particuliers de la théorie marxiste, de la stratégie et de la tactique de la lutte des classes. Plus-value et dictature du prolétariat ne sont pas les principes d¹une doctrine achevée, d¹un système économique ou politique, mais les concepts scientifiques d¹un processus qui n¹a cessé, depuis Marx et Engels, de revêtir des formes nouvelles, de conférer une forme nouvelle aux tendances historiques contradictoires de la société capitaliste. « Oublier » la plus-value et la dictature du prolétariat, renoncer à en mettre en oeuvre la définition complète (que les mots soient ou non conservés), ce n¹est pas seulement réviser le marxisme, c¹est s¹interdire la possibilité de comprendre et d¹expliquer l¹histoire des luttes de classes, d¹y intervenir et de les orienter vers le succès de la révolution. Etudier la plus-value et la dictature du prolétariat, c¹est étudier leur réalisation historique contradictoire, leur variation même dans des conjonctures données : pour nous, en 1974, toutes les conjonctures qui résultent du développement de l¹impérialisme des luttes de la classe ouvrière et des autres travailleurs exploités des luttes de libération des peuples opprimés, des contradictions dans le développement du socialisme. C¹est mettre à l¹ordre du jour de chaque conjoncture nouvelle un problème central : quelles sont les formes actuelles de la plus-value ? quelles sont les formes actuelles de la dictature du prolétariat ? C¹est aussi, par là même, réfléchir et d¹abord connaître l¹histoire de ces concepts, étroitement liée à celle du mouvement ouvrier. Plus-value et dictature du prolétariat ne sont pas des concepts indépendants l¹un de l¹autre. Le champ du matérialisme historique, ce n¹est pas la juxtaposition du problème de l¹exploitation et du problème de la révolution. Ce n¹est pas l¹analyse de l¹histoire du capitalisme puis celle du socialisme, voire du communisme (un monde après l¹autre, une histoire après l¹autre, ou une histoire après une préhistoire, ou une fin de l¹histoire après l¹histoire). Ce n¹est pas non plus l¹analyse des conditions matérielles objectives de la révolution, puis, sur un autre plan, celle de ses formes pratiques, actives de ses conditions « subjectives ». C¹est moins que tout encore l¹analyse de l¹ « économie », puis celle de la « politique » prolétariennes. Le champ du matérialisme historique, c¹est l¹unité du problème de l¹exploitation et du problème de la lutte révolutionnaire. Ainsi? 12 ADVERTISSEMENT « dictature du prolétariat » ne désigne pas simplement une politique du prolétariat et de ses organisations, au sens d¹un moyen pour atteindre une fin (l¹émancipation des travailleurs et l¹abolition des classes) parmi d¹autres moyens concevables ou pratiquables. « Dictature du prolétariat » désigne une période historique inévitable, impliquée dans les tendances contradictoires du mode de production capitaliste, dans la forme spécifique de l¹extorsion de plus-value, qui est le point d¹aboutissement de toutes les formes historiques d¹exploitation. Dès que le développement de l¹exploitation capitaliste commence à susciter des révolutions communistes (et quelles que soient les vicissitudes de leur développement inégal), la dictature du prolétariat esquisse ses propres formes tendancielles, qui commandent objectivement la politique prolétarienne. Le stade suprême du capitalisme est en même temps, par une nécessité interne, l¹époque des révolutions prolétariennes victorieuses, le stade historique où la dictature du prolétariat constitue ses premières bases durables, la longue époque du capitalisme « agonisant », de la dictature du prolétariat commençante et de leur contradiction inconciliable, qui ouvrira plus tard (et qui ouvrira seule) la perspective du communisme, de la société sans classes. Mais réciproquement « plus-value » ne désigne pas simplement une somme de moyens d¹exploitation économique et de pressions sur les conditions sociales, politiques et idéologiques de la vie des travailleurs. « Plus-value » est le concept de la lutte des classes qui se manifeste dans le procès de production matérielle et de reproduction permanente des conditions de la production, et c¹est le concept de l¹histoire des conditions de la lutte des classes. C¹est le concept du développement tendanciel de la production et de l¹exploitation capitalistes, en tant qu¹il dépend du développement de la lutte des classes, et en particulier de la lutte de classe du prolétariat, sur le terrain économique, sur le terrain politique, sur le terrain idéologique. C¹est le concept de l¹exploitation envisagée du point de vue de la lutte de classe du prolétariat et de sa tendance historique. C¹est pourquoi le matérialisme historique ne définit pas la plus-value et n¹en analyse pas les formes de façon isolée, unilatérale, mais toujours déjà du point de vue de la dictature du prolétariat, du point de vue des tendances révolutionnaires objectives qu¹elle implique. Le champ du matérialisme historique, dirons-nous, c¹est l¹unité de la plus-value et de la dictature du prolétariat sous la détermination de la dictature du prolétariat. Lénine est par excellence, après Marx, le théoricien de cette unité, le marxiste dialecticien qui n¹a jamais analysé les formes de l¹exploitation et l¹histoire du capitalisme autrement que du point de 13 vue de la dictature du prolétariat et de ses conditions d¹actualité. C¹est pourquoi le marxisme, en tant que matérialisme historique, en tant que théorie de la lutte des classes, est devenu le léninisme, le « marxisme-léninisme ». Etudier le matérialisme historique dans les textes de Marx, c¹est étudier Marx et l¹expliquer du point de vue de Lénine, selon la « méthode » de Lénine. Les quelques études qui suivent veulent contribuer à éclairer ce principe et à en susciter de meilleures applications. Paris, 22 avril 1974 14 I KARL MARX ET LE MARXISME Marx à la fin de sa vie Karl Marx, né à Trèves en 1818, mort à Londres en 1883, est le premier théoricien du socialisme scientifique et le principal organisateur du mouvement ouvrier international de son temps. La présentation et l¹analyse de la théorie de Marx n¹ont jamais cessé d¹être l¹enjeu de luttes idéologiques, en dernière analyse politiques. Ces luttes apparaissent dès la période de sa propre activité. Elles continuent dans la deuxième période de l¹histoire du mouvement ouvrier moderne : celle de la formation des partis socialistes de masse et de la IIe Internationale. Dans la troisième période : celle du développement de l¹impérialisme et de la révolution soviétique. Elles n¹ont pas cessé dans la quatrième, la période actuelle : celle de la généralisation des luttes révolutionnaires à l¹échelle mondiale, mais qui est aussi celle de la scission du mouvement communiste international. Il importe toujours, pour comprendre ces luttes, de remonter à leur signification pratique. Ce principe s¹applique d¹abord aux controverses qui portent sur la nature et le sens de la philosophie dont on pense généralement qu¹elle « fonderait » la théorie et la pratique du marxisme. Philosophie hégélienne, comme le veulent certains (Marx, ce serait Hegel continué, ou Hegel appliqué à une matière nouvelle) ? ou philosophie anti-hégélienne, comme le veulent d¹autres (Marx, ce serait Hegel renversé, ou Hegel réfuté) ? Matérialisme naturaliste, où l¹histoire humaine apparaît comme le prolongement de l¹évolution biologique et même géologique, où les « lois » de l¹histoire seraient des cas particuliers d¹une dialectique universelle de la nature ? Ou bien, au contraire, philosophie anthropologique et humaniste, fondée sur la « critique » de toutes les aliénations de la société bourgeoise, sur l¹idéal éthique d¹une libération de l¹homme, sur l¹irréductibilité créatrice de la pratique humaine dans l¹histoire ? Mais la théorie de Marx est-elle au juste « fondée » sur une philosophie ? Ces discussions, qui renaissent périodiquement, peuvent sembler purement 17 spéculatives ; mais, en certaines conjonctures historiques, elles ont pu influer directement sur la ligne politique du mouvement ouvrier 1. Nous y reviendrons. Mais ce principe s¹applique également aux controverses qui portent sur le rôle de Marx dans l¹histoire du mouvement ouvrier, et en particulier dans la Première Internationale, donc sur l¹enjeu et la portée des luttes de fractions qui s¹y sont déroulées, et sur les circonstances de sa dissolution. Marx, ce juriste, ce philosophe, ce « savant », a-t-il été en quelque sorte l¹invité du mouvement ouvrier, comme le veulent la plupart des historiens bourgeois, social-démocrates, ou anarchistes ? A-t-il introduit de l¹extérieur dans le mouvement ouvrier une théorie forgée par lui en tant qu¹observateur (et non participant direct) des événements historiques ? A-t-il su, par une tactique habile, faire triompher dans le mouvement ouvrier sa propre tendance contre d¹autres, en attendant que leur conflit conduise à la scission ? Ou bien a-t-il été au contraire (selon l¹expression de sa biographe soviétique, E. Stepanova), « le véritable créateur » de l¹Internationale, a-t-il exprimé, en leur donnant conscience d¹elles-mêmes, les tendances profondes du mouvement, en « facilitant » et « accélérant » le processus social objectif, et en se faisant l¹interprète de l¹histoire en cours pour instruire et guider, le premier, les dirigeants naturels de la classe ouvrière ? Ni l¹un ni l¹autre, peut-être. A nouveau, ces discussions peuvent apparaître purement érudites et spéculatives. Mais, comme celles, analogues, qui concernent le rôle historique de Lénine, elles concernent directement ‹ l¹expérience le montre ‹ les formes d¹organisation et donc, de nouveau, la ligne politique du mouvement ouvrier. Nous y reviendrons. En fait, dans ces questions « philosophiques » comme dans ces questions « historiques », il s¹agit exactement du même paradoxe, sur lequel force est de constater que bien des marxistes butent aujourd¹hui encore : ce que Marx semble apporter du dehors au mouvement du prolétariat (une « conscience », c¹est-à-dire une doctrine et une stratégie), c¹est en réalité l¹idéologie prolétarienne de classe ellemême, dans son autonomie. Au contraire, les porte-parole théoriques « autochtones » du prolétariat n¹ont d¹abord été en fait que des représentants de l¹idéologie petite-bourgeoise. C¹est en ce sens très particulier, contraire aux vraisemblances d¹un certain sens commun, que le marxisme a été importé dans la classe ouvrière par l¹oeuvre d¹un « intellectuel » : cette importation est le même processus que celui par lequel le prolétariat trouve les formes d¹organisation qui commandent son rôle historique dans la lutte des classes. Et par 1. Cf. Louis ALTHUSSER, Réponse à John Lewis, Maspero, 1973. 18 KARL MARX ET LE MARXISME conséquent ce sont aussi, pour chaque époque (y compris la nôtre), les conditions pratiques permettant la fusion de la « théorie révolutionnaire » et du « mouvement révolutionnaire » qui sont en jeu dans l¹interprétation et l¹utilisation de l¹oeuvre de Marx. Essayons d¹en résumer les principaux aspects dans cette perspective. 1. Les étapes de la politique de Marx 1. La jeunesse de Marx (1818-1847) : du démocratisme révolutionnaire bourgeois à l¹internationalisme prolétarien A l¹époque de la jeunesse de Marx, la contradiction principale d¹où résultent les caractéristiques de l¹histoire européenne commence seulement à se manifester comme contradiction de la bourgeoisie capitaliste et du prolétariat industriel. Mais, d¹un pays à l¹autre, son développement est extrêmement inégal. En Allemagne, la bourgeoisie n¹est dominante qu¹en Rhénanie, où Marx est né (son père est un avocat libéral, d¹origine juive, converti au protestantisme, « un vrai Français du XVIIIe siècle ») : c¹est que la Rhénanie a profondément subi les effets de la Révolution française, qui l¹avait provisoirement annexée, et subit avant toute autre région d¹Allemagne ceux de la révolution industrielle. La question politique principale est toujours celle de l¹unité nationale, à laquelle tend le mouvement démocratique. De son côté, l¹Etat prussien fait payer à la paysannerie et à la bourgeoisie libérale les espoirs nés de la guerre de libération nationale de 1813-1814 par une très dure répression ; il tente de réaliser l¹unité nationale par l¹alliance des classes dominantes, bourgeoisie et féodalité foncière, sous l¹hégémonie de cette dernière. Il cherche les moyens de rendre impossible l¹alliance de la bourgeoisie et des masses populaires, caractéristique de la Révolution française de 1789-1793. Le jeune Marx est étudiant en philosophie et en droit, à Bonn puis à Berlin. En 1841, il est reçu docteur en philosophie (avec une thèse sur la Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure), mais ne parvient pas à obtenir une chaire de professeur : dès cette époque, en effet, il est membre du cercle des « hégéliens de gauche », animé par Bruno Bauer, « qui cherchaient à tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires 2 ». 2. Selon l¹expression de Lénine, Karl Marx, OEuvres, tome XXI, à qui nous emprunterons plusieurs formulations. Ce résumé doit beaucoup également 19 Il devient alors journaliste, puis rédacteur en chef de la Gazette rhénane, de tendance démocratique révolutionnaire (bourgeoise), où il représente le « parti philosophique ». La Gazette rhénane est finalement interdite par le gouvernement prussien. En France, où Marx émigre en octobre 1843, la situation est très différente : la bourgeoisie a réalisé, sous une forme violemment contradictoire, une révolution politique et juridique qui l¹a portée au pouvoir, sans trouver pour autant du premier coup la forme de domination qui la garantisse à la fois contre le retour de l¹ancienne classe « féodale » dominante et contre la menace nouvelle des classes de travailleurs qu¹elle exploite. Cette contradiction non résolue fera de la France, tout au long du XIXe siècle, le pays où « les luttes politiques de classes sont menées jusqu¹à leur terme », c¹est-à-dire jusqu¹à l¹antagonisme ouvert, à la lutte violente pour le pouvoir d¹Etat. Dans les années 1840, le développement de la grande industrie commence véritablement, la classe ouvrière devient peu à peu une force décisive dans la lutte politique contre la domination de la grande bourgeoisie agraire et de l¹ « aristocratie financière », en même temps qu¹elle commence à développer sa lutte économique contre le capital. La France est aussi le pays classique du socialisme et du communisme « utopiques » (Saint-Simon, Fourier, Cabet), premières formes d¹idéologie politique du prolétariat, encore dominées par l¹idéologie petite-bourgeoise : mais, sous cette domination même, se font jour des éléments décisifs de l¹idéologie prolétarienne, qui renvoient aux conditions de travail, de vie et de lutte de la classe ouvrière. La forme d¹organisation qui correspond à cette première étape historique est la « secte », voire la société secrète ouvrière. Marx reste à Paris jusqu¹en février 1845 (il en sera expulsé par Guizot à la demande de la Prusse). Devenu « communiste » il fréquente assidûment les cercles d¹ouvriers socialistes et communistes français, ceux des ouvriers allemands émigrés (notamment la Ligue des justes). Il publie alors La Question juive (contre Bruno Bauer) et la Critique de la philosophie du droit de Hegel, dans les Annales franco-allemandes, dont il est l¹un des fondateurs. Dans les limites d¹une critique de l¹Etat et de l¹idéologie (représentée avant tout par sa forme religieuse), critique dont il emprunte la problématique à la philosophie anthropologique de Feuerbach, il présente dans ces textes le prolétariat comme la force historique destinée, du fait même de son aliénation absolue, à renverser les rapports sociaux existants ; le prolétariat réalisera ainsi l¹émancipation humaine, réellement unià l¹ouvrage de Jean Bruhat, Karl Marx et Friedrich Engels, Essai biographique, Paris, 1970. 20 KARL MARX ET LE MARXISME verselle, par opposition à l¹émancipation fictive, simplement juridique, réalisée par la bourgeoisie. Mais il lui faut, pour cela, s¹allier à la philosophie, de façon à devenir conscient de l¹universalité qu¹il porte en lui. Il y a donc à cette époque, qui précède immédiatement les « commencements » du marxisme proprement dit, une avance relative, mais décisive, des positions politiques de Marx sur ses positions théoriques. Cette avance se traduit de plus en plus par la présence, dans sa problématique théorique, de thèses qui sont de véritables « corps étrangers », irréductibles à leurs prémisses philosophiques, malgré les apparences de la terminologie et les professions de foi d¹un certain humanisme (même critique et révolutionnaire) : ces thèses sont directement issues de l¹expérience des premières formes de lutte de classe organisée contre le capital 3. Ainsi, le communisme, qui était la forme la plus radicale de l¹idéologie révolutionnaire de la classe ouvrière, puisqu¹il mettait en cause la forme même de la propriété sur laquelle repose l¹organisation sociale, peut lui apparaître non pas comme un idéal intellectuel d¹égalitarisme et de fraternité (chez certains presque religieuse), mais comme « la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain » comme le résultat de l¹approfondissement des contradictions mêmes de la société actuelle. Marx étudie donc, à travers l¹économie politique anglaise (et française), la contradiction du « travail aliéné » qui, dans la société bourgeoise, dépossède le producteur d¹autant plus qu¹il produit davantage 4. Faisant un pas de plus, en collaboration avec Engels, il critique dans La Sainte Famille, d¹un point de vue matérialiste, toute philosophie idéaliste de l¹histoire et même le point de vue simplement « critique » sur la société, qui traduit en fait l¹impuissance historique de la petite bourgeoisie intellectuelle. C¹est, montre Marx, la lutte de masse du prolétariat qui est la véritable « critique » de tout l¹ordre social existant. En 1845, Marx, réfugié à Bruxelles, travaille en collaboration avec Engels à l¹élaboration d¹une conception philosophique matérialiste de l¹histoire, dont il veut faire la base théorique d¹un socialisme prolétarien autonome (Thèses sur Feuerbach, L¹ldéologie allemande : manuscrits publiés après la mort de Marx et Engels). En même temps, il milite activement dans les groupes révolutionnaires d¹ouvriers allemands. Il joue un rôle décisif dans la création de la 3. Pour comprendre cette situation paradoxale, et instable, qui caractérise alors le travail théorique de Marx (et d¹Engels), on se reportera, plutôt qu¹aux « autocritiques » de Marx lui-même, souvent allusives, à un texte remarquable d¹Engels : la préface à la réédition allemande (1892) de sa Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845). 4. Cf. les Manuscrits économico-politiques de 1844, retrouvés et publiés après 1920. 21 première organisation ouvrière internationale, la Ligue des communistes (1847), qui, grâce à lui, répudie l¹idéal vide de la fraternité humaine universelle (« Tous les hommes sont frères »), et adopte le mot d¹ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » C¹est la première grande formulation de la ruptùre avec l¹idéologie et la politique bourgeoises (ou petites-bourgeoises), la première formulation de l¹autonomie théorique et pratique du prolétariat dans la société bourgeoise elle-même. Mais la Ligue des communistes est très loin d¹être une organisation de masse. Elle ne rassemble qu¹une minorité avancée. A la même époque, précisément, Marx effectue (après Engels) ses premiers voyages en Angleterre : seul pays européen où la grande industrie capitaliste est déjà dominante, et où la classe ouvrière commence à s¹organiser en mouvements économiques et politiques de masse (chartisme, trade-unions), comme le montre Engels dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), ouvrage qui eut une influence décisive sur Marx. Du point de vue théorique, la période de jeunesse de Marx l¹a donc conduit de la philosophie idéaliste allemande, dont la dialectique hégélienne était la forme la plus systématique (mais aussi, comme le montrera plus tard Lénine, la plus contradictoire), au matérialisme « critique » (sous l¹influence prépondérante de Feuerbach), puis au matérialisme historique. Ce processus de transformation a permis la combinaison de trois « sources » hétérogènes : la philosophie allemande, le socialisme utopique (essentiellement français et anglais) et, dans une certaine mesure déjà (car son usage subira chez Marx de profondes transformations ultérieures), l¹économie politique « classique » anglaise. En même temps qu¹une transformation de la position théorique de Marx, il s¹agit donc d¹abord d¹une transformation objective de ces « sources » théoriques elles-mêmes. C¹est, en ce sens, l¹effet d¹un processus historique et social, et non un simple itinéraire subjectif 5. Une telle combinaison s¹esquisse alors chez 5. Ne disons donc pas que Marx (et Engels) accomplissent cette transformation parce qu¹elle découlerait de leurs positions prolétariennes, de leur prise de parti en favour du prolétariat : disons plutôt que, dans cette transformation, se constituent et se réalisent pour la première fois dans l¹histoire, sur une base matériele déterminée, des positions théoriques prolétariennes, dont ils deviennent les représentants. Marquons ainsi que ce qui fait progresser cette transformation, ce qui confère au travail de Marx son efficacité, c¹est, en dernière analyse la nature même du conflit de classes qui s¹y joue entre l¹idéologie bourgeoise et l¹idéologie prolétarienne, inégalement développées. Notons-le donc bien : réduire, comme on le fait trop souvent, ce processus au travail de la « réflexion », de la « prise de conscience » ou au « génie » des grands hommes qui devinent le cours de l¹histoire ou sont « en avance » sur lui, c¹est le comprendre non du point de vue de l¹idéologie prolétarienne, à laquelle Marx et Engels sont finalement parvenus, mais du point de vue 22 KARL MARX ET LE MARXISME d¹autres théoriciens du mouvement ouvrier (par exemple Proudhon), sans qu¹ils parviennent cependant à surmonter les difficultés qu¹elle comporte : de ce fait même, leur position reste largement éclectique, dominée en dernière analyse par l¹idéologie bourgeoise. Et cette contradiction a sa contrepartie pratique immédiate : par exemple dans l¹incapacité de reconnaître la nécessité, pour lutter contre la domination économique de la bourgeoisie, de lutter aussi contre sa domination politique, dans l¹incapacité de reconnaître le caractère objectivement international de la lutte du prolétariat, etc. Misère de la philosophie, 1846 (l¹anti-Proudhon), et surtout le Manifeste du Parti communiste (rédigé en 1847 pour la Ligue des communistes) constituent les premiers exposés cohérents du matérialisme historique ; c¹est-à-dire les premiers textes de Marx dont la position théorique soit irréductible à toute forme antérieure, où la position spécifique du prolétariat devient dominante en même temps qu¹elle trouve sa formulation. La rupture est alors à la fois théorique et politique. 2. Les révolutions de 1848 Expulsé de Bruxelles en mars 1848, Marx est au même moment invité à rentrer en France par le gouvernement provisoire issu de la révolution de février, à l¹instigation de ses membres ouvriers. La révolution populaire, à la fois prolétarienne, démocratique et nationale, s¹étend rapidement à toute l¹Europe, et en particulier à l¹Allemagne. Une tactique marxiste de la direction des luttes prolétariennes commence à se constituer au cours des événements, à coup d¹expériences positives et négatives, sur la base du matérialisme historique. C¹est la condition même d¹une liaison réciproque entre la théorie et la pratique 6. Marx s¹oppose d¹abord au projet de certains émigrés qui veulent de l¹idéologie bourgeoise, d¹où ils viennent, et qu¹ils abandonnent tendanciellement. Mais alors, du point de vue de l¹idéologie prolétarienne, qui renonce à ces explications idéalistes, un tel processus doit nous apparaître nécessairement, et intrinsèquement, inachevé, ininterrompu : l¹histoire du marxisme n¹est pas achevée au moment même où elle commence. 6. Sur les événemens de 1848, il faut lire le livre d¹Engels, initialement publié sous la signature de Marx : Révolution ef contrerévolution en Allemagne, 1851-1852 (dans La Révolution démocratique bourgeoise en Allemagne, Paris, Editions sociales). Engels donne une analyse de la conjoncture historique (rapports de forces des classes sociales et leur évolution dans les différents pays) qui est un modèle du genre. On y trouve en particulier la démonstration de la nécessité du rôle dirigeant de la classe ouvrière dans son alliance avec la petite bourgeoisie, et une systématisation des « régles » de l¹insurrection, dont Lénine et Mao développeront les leçons. 23 organiser une expédition militaire en Allemagne. Mais, lorsque éclate le soulèvement pour l¹unité nationale et le gouvernement démocratique, c¹est lui qui rédige les « Revendications du Parti communiste en Allemagne », programme d¹une possible unité d¹action entre la bourgeoisie libérale et le prolétariat. A partir d¹avril-mai 1848, il met cette même ligne en pratique, en dirigeant à Cologne la section de la Ligue des communistes. Puis, voulant à tout prix éviter à « l¹avant-garde » prolétarienne l¹isolement d¹une secte, il fait admettre la dissolution de la Ligue, et la constitution d¹une Association des travailleurs qui comptera sept mille adhérents en Rhénanie, et il prend la direction de la Nouvelle Gazette rhénane (à laquelle collaborent aussi Engels, les frères Wolff, etc.). A ce journal, dirat- il plus tard, « on ne pouvait donner qu¹un drapeau, celui de la démocratie, mais celui d¹une démocratie qui mettrait en évidence en toute occasion le caractère spécifiquement prolétarien qu¹elle ne pouvait encore arborer ». Il participe au Comité de salut public créé à Cologne. Par là s¹esquisse une action révolutionnaire de masse qui dépasse largement le cadre initial de la secte socialiste. Après les articles de Marx contre les massacres des ouvriers français pendant les Journées de juin, les commanditaires libéraux de la Nouvelle Gazette rhénane se retirent. C¹est que la contrerévolution monarchique, féodale et grande-bourgeoise progresse en Allemagne en même temps que la contre-révolution bourgeoise l¹emporte en France. La bourgeoisie allemande dans son ensemble choisit l¹alliance avec les grands propriétaires fonciers, sous l¹hégémonie de l¹Etat despotique, contre le libéralisme politique et l¹unité nationale. Marx, accusé de subversion, est cependant acquitté par le jury de Cologne. Rompant avec la bourgeoisie démocratique effrayée par la révolution, il reprend alors le travail d¹organisation et de formation théorique des organisations ouvrières 7, tout en essayant de contribuer à la résistance armée des révolutionnaires rhénans (dont le « général » Engels est le conseiller militaire). Au printemps 1849, Marx est expulsé d¹Allemagne, puis, afin d¹échapper à l¹assignation à résidence par le gouvernement français, il se réfugie à Londres. Dans le cours d¹une année, Marx et Engels ont ainsi parcouru, une première fois, tout le cycle des situations, des rapports de forces, qui pouvaient alors se présenter dans la lutte de la classe ouvrière et des classes dominantes, et tout le cycle des méthodes de lutte politique qui leur correspondent. Après l¹échec des révolutions en France et en Europe, Marx est un temps persuadé que la reprise du soulèvement est imminente en 7. Cf. Travail salarié et Capital, publié en 1849, à partir de conférences faites en 1847 à Bruxelles. 24 KARL MARX ET LE MARXISME France. Aux sections de la Ligue des communistes reconstituée, il écrit : « Le parti du prolétariat doit se différencier des démocrates petits-bourgeois qui veulent terminer la révolution au plus vite [...], et rendre la révolution permanente jusqu¹à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été chassées du pouvoir [...] dans tous les pays principaux du monde. » (Avril 1850.) Au même moment apparaît pour la première fois chez lui la notion de la dictature du prolétariat, forme politique indispensable pour « maintenir la révolution en permanence jusqu¹à la réalisation du communisme 8 ». Mais, en comparant le déroulement des révolutions française et allemande, en étudiant leur interdépendance, et les conditions économiques matérielles dans lesquelles elles se déroulent, Marx énonce une quadruple conclusion : 1. L¹état du rapport des forces entre les classes qui luttent les unes contre les autres dans la société moderne dépend de la conjoncture économique : l¹affaiblissement de la bourgeoisie et son isolement résultaient de la crise commerciale mondiale de 1847, son renforcement en 1848-1849 dépend du retour de la prospérité industrielle. « Une véritable révolution n¹est possible que dans les périodes où ces deux facteurs ‹ les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises ‹ entrent en conflit les unes avec les autres. » 2. Le succès de la révolution prolétarienne dans les pays européens ne dépend pas du seul prolétariat (la lutte de classes n¹est pas un simple duel entre bourgeoisie et prolétariat) : il dépend de sa capacité de détacher la petite paysannerie propriétaire, pauvre, de la bourgeoisie et de l¹Etat qui l¹exploitent indirectement, et de la rallier à la lutte contre les classes dominantes, sous la direction de la classe ouvrière. 3. Le développement des contradictions sociales en Angleterre, la lutte autonome du prolétariat contre la bourgeoisie française, la guerre démocratique en Allemagne et en Europe centrale sont les 8. L¹idée de « révolution permanente », abandonnée par Marx après 1848- 1850, a été reprise et généralisée beaucoup plus tard par Trotsky contre la théorie Léniniste de l¹impérialisme et la politique de « construction du socialisme dans un seul pays » en U.R.S.S. Une tradition qui resurgit périodiquement, tantôt « à gauche », tantôt « à droite » (notamment chez Bernstein, le père du « révisionnisme », fait de la « dictature du prolétariat » une notion « blanquiste ». Marx écrivait lui-même dans Les Luttes de classes en France (1848-1850) : « Le prolétariat se groupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui. Le socialisme est la déclaration permanente de la révolution, la dictature de classe du prolétariat, comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général [...]. » 25 facteurs inséparables d¹un même processus révolutionnaire. L¹ordre contre-révolutionnaire et la répression reposent en Europe sur la solidarité des classes possédantes. 4. L¹Etat moderne est l¹instrument de cette domination et de cette solidarité, le garant du maintien de l¹exploitation sous ses différentes formes. La République démocratique bourgeoise elle-même, reposant sur le suffrage universel et le mécanisme des partis, est la forme normale de la « dictature de la bourgeoisie » ; c¹est le seul régime politique, en effet, qui permet l¹unité des différentes fractions de la bourgeoisie, donc la domination de la bourgeoisie sur la classe paysanne et la petite bourgeoisie. C¹est pourquoi la révolution prolétarienne ne peut l¹emporter qu¹à condition de « concentrer contre l¹Etat toutes ses forces de destruction », et de « briser la machine d¹Etat que toutes les révolutions politiques ‹ jusqu¹à présent ‹ n¹ont fait que perfectionner ». Ces conclusions sont énoncées notamment dans Les Luttes de classes en France (1850), et dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852). Elles ouvrent une double problématique, dont le développement et les remaniements ultérieurs détermineront l¹essentiel de la contribution théorique de Marx au matérialisme historique. D¹une part, le problème de la base économique de l¹histoire du capitalisme : en particulier celui de la « correspondance » entre le développement des antagonismes économiques de classes, et le développement des contradictions (cycliques ou non) dans la marche de la production et de la circulation marchandes. D¹autre part, le problème de la nature de classe de l¹Etat, et des objectifs politiques de la révolution prolétarienne. Ces deux problèmes apparaissent désormais liés dans une même dialectique. Aux yeux de Marx, la clé de la révolution « ininterrompue » jusqu¹au communisme est donc dans le développement des contradictions de la production capitaliste, dans la « concentration » du prolétariat en un mouvement politique de masse, et dans la connaissance exacte de ces conditions. Marx critique le volontarisme de ceux qui veulent la révolution en l¹absence de ses conditions objectives, parmi lesquelles le développement et l¹organisation du prolétariat lui-même. « Nous, nous disons aux ouvriers : vous avez à traverser quinze, vingt, cinquante ans de guerres civiles et de luttes internationales, non seulement pour changer la situation existante, mais pour vous changer vous-mêmes et vous rendre aptes au pouvoir politique. » 26 KARL MARX ET LE MARXISME 3. « Le Capital » et l ¹Internationale (1850-1871) Avec la fin des révolutions de 1848 commence une nouvelle période qui ne s¹achèvera qu¹en 1871, par la Commune de Paris. Dans un premier temps, c¹est le triomphe de la réaction, sur le continent et même en Angleterre. C¹est la période de l¹alliance reconstituée entre les gouvernements russe, anglais, français, prussien, autrichien, qui s¹accordent, malgré leurs rivalités, pour maintenir l¹ordre social existant. « Les différentes querelles auxquelles s¹adonnent aujourd¹hui les représentants des diverses fractions du parti de l¹ordre continental et où elles se compromettent réciproquement, bien loin de fournir l¹occasion de nouvelles révolutions, ne sont au contraire possibles que parce que la base des rapports est momentanément si sûre, et, ce que la réaction ne sait pas, si bourgeoise. » Mais c¹est aussi la période des premiers affrontements impérialistes pour le partage du monde, où se constitue l¹empire colonial anglais, le plus grand que l¹histoire ait jamais connu. C¹est la période où, à partir du « centre » anglais (Marx et Engels parlent du monopole industriel anglais, dominant le marché mondial), la révolution industrielle capitaliste s¹étend en profondeur à la France, à l¹Allemagne, aux Etats-Unis. Mais c¹est aussi, à partir des années 1860 surtout, la période des luttes de libération nationale en Europe (Italie, Pologne, Irlande) ; la période de l¹accroissement massif de la classe ouvrière, des progrès de son organisation syndicale, des grandes grèves traduisant le développement de la lutte de classes économique en France, en Angleterre, en Belgique 9. Dans cette période, l¹activité de Marx présente à première vue deux aspects disjoints : d¹un côté le travail théorique, qui aboutira à la publication du Capital, et dont les résultats ne pénétreront peu à peu la base du mouvement ouvrier qu¹au cours de la période suivante ; de l¹autre côté, à partir de la fondation de l¹Internationale, le travail d¹organisation politique, dans une première forme de « parti » prolétarien, encore très fragile et contradictoire, mais définitivement arrachée à l¹isolement des sectes d¹avant 1848. C¹est cette disjonction relative, historiquement inévitable, à la fois surmontée et matérialisée dans la position pratique et l¹action d¹un individu, qui fait le rôle historique exceptionnel de Marx et tout le problème de son explication. 9. Dans l¹Adresse inaugurale de l¹A.I.T. (1864), Marx souligne « deux grands faits » qui en résultent : l¹obtention de la loi de dix heures limitant la journée de travail, et le développement des coopératives ouvrières. 27 a) La préparation du « Capital » Se tenant à l¹écart des cercles d¹émigrés, Marx vit d¹abord dans un grand isolement. « Lorsqu¹on lui rend visite, on est accueilli, non par des salutations, mais par des catégories économiques 10. » Il poursuit des travaux théoriques acharnés, notamment à la salle de lecture du British Museum, qui portent surtout sur l¹économie politique, mais également sur la philosophie, l¹histoire, les sciences naturelles (chimie, agronomie), les mathématiques. En 1866 encore, il écrit à son ami Kugelmann : « Bien que je consacre beaucoup de temps aux travaux préparatoires pour le Congrès de Genève [de l¹Internationale], je ne puis, ni ne veux m¹y rendre, car il m¹est impossible d¹interrompre mon travail pendant un temps assez long. Par ce travail, j¹estime faire quelque chose de bien plus important pour la classe ouvrière que tout ce que je pourrais faire personnellement dans un congrès quelconque. » Ce travail est fréquemment interrompu pour de longues périodes, par suite de la terrible misère matérielle (et parfois morale) dans laquelle il vit : « Je ne pense pas, écrit-il à Engels, qu¹on ait jamais écrit sur l¹argent tout en en manquant à ce point. La plupart des auteurs qui en ont traité vivaient en bonne intelligence avec le sujet de leurs recherches. » (21 janvier 1859.) Plusieurs enfants de Marx meurent alors en bas âge. Les huissiers prennent, à sa poursuite, le relais de la police. Marx collabore à différents journaux démocratiques, puis socialistes : notamment le New York Daily Tribune (dirigé par un ancien fouriériste), où paraissent ses analyses de la politique internationale (les guerres européennes, la guerre de Sécession américaine), de la colonisation anglaise (Chine, Perse et surtout Indes), de la conjoncture économique (la crise de 1857), des mécanismes du crédit bancaire et de la circulation monétaire, du système industriel. Ces articles « alimentaires » sont aussi le laboratoire théorique du matérialisme historique. A partir de 1859, il prend la direction effective de Das Volk, organe de l¹Association culturelle des ouvriers allemands de Londres. Il collabore aux journaux chartistes et socialistes anglais (comme le People¹s Paper). En 1859, Marx publie la première partie de la Contribution à la critique de l¹économie politique, où figurent sa théorie de la marchandise et celle de l¹argent (les seules publiées). A côté de ces textes théoriques, il doit aussi mener de longues polémiques : c¹est le sens de Herr Vogt (1860), contre les falsifications de l¹histoire du mouvement ouvrier par un naturaliste, ancien député de l¹Assem- 10. Lettre de Pieper à Engels, 1851. 28 KARL MARX ET LE MARXISME blée allemande de Francfort (1848)‹les archives saisies par la Commune prouveront après coup qu¹il était bien, comme l¹avait affirmé Marx, l¹agent de Napoléon III. En 1867, enfin, paraît le livre I du Capital, résultat du travail de quinze ans, « certainement le plus redoutable missile qui ait été lancé à la tête des bourgeois, y compris les propriétaires fonciers » (Lettre à Becker, 1867). Marx y expose la théorie historique du procès de production capitaliste immédiat, qui constitue la base matérielle de tous les antagonismes de classes de la société moderne. Il réalise ainsi pour la première fois sous une forme scientifique développée la « critique de l¹économie politique », et constitue en contrepartie une théorie des conditions objectives de la révolution prolétarienne et de sa nécessité, impliquée dans le développement des contradictions sociales actuelles. b) L¹lnternationale En 1864, à l¹occasion d¹un meeting international organisé à Londres en faveur de la liberté de la Pologne, est fondée l¹Association internationale des travailleurs, connue sous le nom de Première Internationale. Elle rassemble des organisations ouvrières anglaises, allemandes, françaises, suisses, belges, puis italiennes, espagnoles, américaines, etc., d¹inspirations idéologiques très diverses (proudhoniens, lassalliens, bakouniniens, mazziniens, trade-unionistes et libéraux anglais, etc.). Leur réunion, malgré ces divergences, est « le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles, irrépressibles de la société moderne », c¹est-à-dire par le développement des luttes politiques et économiques de classe, et de leur interdépendance. Ce qui distingue l¹Internationale des groupements antérieurs (« le passage du monde des sectes à l¹organisation réelle de la classe ouvrière »), ce n¹est pas seulement son recrutement, encore modeste, mais ses formes de travail et d¹intervention, qui expliquent le développement de son influence. L¹Internationale groupe à la fois des organisations « syndicales » (locales et professionnelles) et des organisations « politiques » (sections) ‹ sans compter les adhésions individuelles. Marx, invité dès l¹origine à faire partie du Comité provisoire, puis du Conseil général de l¹A.I.T., fait triompher, contre le projet d¹un simple organisme consultatif de liaison et de solidarité, la conception d¹un organisme de direction politique, chargé d¹élaborer à partir des situations locales, selon l¹expression de Lénine, « une tactique unique pour la lutte prolétarienne de la classe ouvrière dans les différents pays », tactique non pas uniforme et invariable, mais fondée sur une même concep- 29 tion de la pratique politique et sur la connaissance des tendances générales de la conjoncture historique. C¹est lui qui rédige les statuts et l¹Adresse inaugurale de l¹Internationale : considérant que « l¹émancipation de la classe ouvrière doit être conquise par la classe ouvrière elle-même », et qu¹elle consiste dans « l¹anéantissement de toute domination de classe », dont la base est constituée par « l¹assujettissement économique du travailleur au propriétaire des moyens de travail », il pose le principe de la combinaison nécessaire des luttes économiques et politiques, nationales et internationales. « En dehors du travail pour mon livre, l¹A.I.T. me prend énormément de temps, écrit Marx à Engels, car je suis en fait à la tête de cette affaire, (13 mars 1865). C¹est après 1869 seulement qu¹Engels pourra abandonner les affaires, en vendant sa part dans l¹entreprise industrielle familiale, rejoindre Marx, et sera coopté au Conseil général. Le Conseil général se réunit toutes les semaines, reçoit en permanence des correspondants de l¹étranger, organise la solidarité matérielle aux grévistes des différents pays (Charleroi, 1868 ; Bâle, 1869). L¹A.I.T. réussit même souvent à interdire aux entreprises dont les ouvriers sont en grève l¹embauche de travailleurs étrangers pour les remplacer : ce qui était, selon le droit bourgeois, porter atteinte à la « liberté du travail », autrement dit lutter contre la concurrence entre les travailleurs qu¹implique le salariat, unifier dans cette lutte même la classe ouvrière en face des intérêts communs de la bourgeoisie. L¹internationalisme de l¹A.I.T. se traduit aussi sur le terrain proprement politique : pour Marx, « la question ouvrière n¹est pas un problème provisoire, ni local, c¹est une question de l¹histoire mondiale », et réciproquement la classe ouvrière ne peut se désintéresser de ses propres positions sur l¹histoire mondiale, comme le montrent les liens étroits unissant objectivement « la libération sociale de la classe ouvrière anglaise et la libération nationale des Irlandais » ; comme le montrent a contrario les liens entre la faiblesse politique de la classe ouvrière anglaise et la domination commerciale, coloniale et industrielle de l¹Angleterre dans le monde. « Un peuple qui en opprime d¹autres, dira Engels à propos de la Russie et de la Pologne, ne peut pas s¹émanciper lui-même. La force dont il a besoin pour opprimer les autres se retourne finalement toujours contre lui-même 11. » L¹Internationale mène une lutte politique et idéologique active pour le soutien des mouvements de libération nationale en Europe. Elle contribue à la mobilisation de la classe ouvrière anglaise, pour empêcher l¹Angleterre d¹intervenir directement dans 11. Littérature d¹exilés, 1874. 30 KARL MARX ET LE MARXISME la guerre de Sécession aux côtés des sudistes (1862), puis à la mobilisation de la classe ouvrière américaine contre le conflit angloaméricain (mai 1869). Dès lors, « la classe ouvrière apparaît sur la scène historique, non plus comme un exécutant docile, mais comme une force indépendante [...] capable de dicter la paix là où ses soidisant maîtres crient à la guerre 12 ». L¹Internationale réalise enfin plusieurs enquêtes sur la condition ouvrière, sur la base d¹un questionnaire établi par Marx (1865 : « Il faut avoir une connaissance exacte et positive des conditions dans lesquelles travaille et se meut la classe ouvrière »). Et elle diffuse, sous forme d¹adresses, publiées dans les différents pays, et par la presse des sections nationales, les textes de base d¹une formation théorique de la classe ouvrière. L¹activité de l¹Internationale est en effet dominée par des luttes idéologiques incessantes. Le socialisme français est en majorité proudhonien, hostile à l¹action politique. « Ils dédaignent toute action révolutionnaire, c¹est-àdire qui jaillit de la lutte des classes elle-même, tout mouvement social concentré, c¹est-à-dire réalisable également par des moyens politiques (comme par exemple la diminution légale de la journée de travail) ; et cela sous prétexte de liberté, d¹antigouvernementalisme ou d¹individualisme anti-autoritaire 13. » Le socialisme anglais, après « l¹échec retentissant » de tous les efforts pour maintenir ou refondre le mouvement chartiste (anéanti par le contrecoup de 1848 et par l¹émigration), est « trade-unioniste », réformiste et légaliste, hésitant devant la lutte économique de classe qui risque, à ses yeux, d¹entraîner la hausse des prix. Le socialisme allemand est en majorité organisé dans l¹Association générale des travailleurs allemands, fondée en 1863 par Lassalle et Schweitzer, qui nourrit de façon répétée l¹illusion d¹une intervention socialiste de l¹Etat prussien : « Elle greffe le césarisme sur les principes démocratiques » (Lettre de trois ouvriers berlinois à Marx, 1865), facilitant le jeu de Bismarck. « Il est, écrit Marx en 1865, absolument hors de doute que la fatale illusion de Lassalle [...] sera suivie d¹une désillusion. La logique des choses parlera. Mais l¹honneur du parti ouvrier exige qu¹il repousse ces fantômes avant que l¹expérience en ait montré l¹inanité. La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n¹est rien. » A partir de 1868, la classe ouvrière suisse, italienne, espagnole est durablement influencée par l¹anarchisme de Bakounine. L¹Internationale n¹est pas « communiste ». Si elle met en pratique 12. Adresse de l¹A.I.T. à la National Labor Union des U.S.A. 13. Lettre à Kugelmann, 9 octobre 1866. 31 le mot d¹ordre historique du Manifeste (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »), elle ne s¹y réfère pas explicitement. Dans le préambule des statuts de l¹A.I.T., écrit Marx, « je fus obligé d¹admettre [...] des passages sur le Devoir, la Vérité, la Morale et la Justice ; mais ils sont placés de façon à ne pas nuire à l¹ensemble. [...] Il était très difficile d¹arriver à présenter notre point de vue sous une forme qui le rendît acceptable dans la phase où se trouve actuellement le mouvement ouvrier. [...] Il faudra du temps avant que le réveil du mouvement permette l¹ancienne franchise de langage [...] ». L¹histoire de l¹Internationale est de ce fait celle du processus par lequel s¹est instaurée, au prix d¹une lutte sans merci contre ces conceptions et ces pratiques, l¹hégémonie du socialisme scientifique (marxisme) dans le mouvement ouvrier, et se sont élaborées ou précisées la théorie et la tactique du prolétariat. Chacun des Congrès de l¹Internationale a marqué, en fonction de la conjoncture, la défaite d¹une forme de socialisme petit-bourgeois, et un succès du marxisme : 1. Pour la lutte économique de classes et son organisation scientifique dans les syndicats, qui sont les « écoles du socialisme » pour la masse des travailleurs. Mais la lutte économique n¹est utile et efficace que si elle réussit à se préserver du réformisme : « Après avoir montré que la résistance périodiquement exercée de la part de l¹ouvrier contre la réduction des salaires et les efforts qu¹il entreprend périodiquement pour obtenir des augmentations de salaires sont inséparablement liés au système du salariat et sont provoqués par le fait même que le travail est assimilé aux marchandises et soumis par conséquent aux lois qui règlent le mouvement général des prix. [...] Il s¹agit finalement de savoir jusqu¹à quel point, au cours de la lutte continuelle entre le capital et le travail celui-ci a chance de l¹emporter. [...] La chose se réduit à la question du rapport de forces des combattants. En ce qui concerne la limitation de la journée de travail [...] elle n¹a jamais été réglée autrement que par l¹intervention législative. Sans la pression constante des ouvriers, agissant du dehors, jamais cette intervention ne se serait produite. En tout cas, le résultat n¹aurait pas été obtenu par des accords privés entre les ouvriers et les capitalistes. Cette nécessité même d¹une action politique générale est la preuve que, dans la lutte purement économique, le capital est le plus fort. [...] La tendance générale de la production capitaliste n¹est pas d¹élever le niveau moyen des salaires, mais de l¹abaisser, c¹est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. Mais, telle étant la tendance des choses dans ce régime, est-ce à dire que la classe ouvrière doive renoncer à sa résistance contre les empiétements 32 KARL MARX ET LE MARXISME du capital et abandonner ses efforts pour arracher dans les occasions qui se présentent tout ce qui peut apporter quelque amélioration à sa situation ? Si elle le faisait, elle se ravalerait à n¹être plus qu¹une masse informe, écrasée, d¹êtres faméliques pour lesquels il ne serait plus de salut. [...] Si la classe ouvrière lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement ellemême de la possibilité d¹entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure. En même temps [...] les ouvriers ne doivent pas s¹exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu¹ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets. [...] Il faut qu¹ils comprennent que le régime actual, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d¹ordre conservateur : ³ Un salaire équitable pour une journée de travail équitable ², ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d¹ordre révolutionnaire : ³ Abolition du salariat ² 14. » Il faut lire en entier ce texte, modèle d¹analyse dialectique des formes de la lutte de classes. 2. Pour le principe de l¹appropriation collective des moyens de production par la classe ouvrière, contre le rêve du retour à leur propriété individuelle, contre les utopies petites-bourgeoises de l¹égalitarisme, de l¹autogestion, de la fédération des petits producteurs autonomes (Congrès de Bruxelles, 1868, et de Bâle, 1869). « Ce n¹est pas l¹égalisation des classes, contresens impossible à réaliser, mais au contraire l¹abolition des classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l¹A.I.T. 15 » 3. Contre l¹indifférence (des proudhoniens notamment) aux luttes nationales, contre la résistance des ouvriers à se désolidariser de « leur » bourgeoisie et à lutter aux côtés des peuples qu¹elle exploite (Marx se heurte en particulier, dans la question irlandaise, au chauvinisme qui pénètre profondément la classe ouvrière anglaise, et qu¹entretient la présence en Angleterre même d¹une masse de travailleurs irlandais émigrés, faisant pression sur le niveau des salaires). 4. Pour l¹organisation de la lutte politique de classe dans l¹appareil politique existant, sous la forme d¹un parti organisé (les anarchistes veulent l¹autonomie des sections locales, Marx exige la reconnaissance de la tendance générale de l¹Internationale) ; pour l¹incorporation des intellectuels révolutionnaires au mouvement 14. Salaire, Prix ef Profit, rapport présenté en 1865 au Conseil général, contre les thèses de l¹owéniste anglais J. Weston. 15. Circulaire du 9 mars 1869. 33 ouvrier (les proudhoniens, confondant appartenance de classe et position de classe, voudraient exclure tous ceux qui ne sont pas des « ouvriers manuels »). 5. Contre les illusions petites-bourgeoises à l¹égard de l¹Etat bourgeois et du droit bourgeois, qui s¹expriment tantôt dans la méconnaissance de leur nécessité historique, dans le mot d¹ordre vide de leur « abolition » immédiate (« abolition de la famille ! abolition du droit d¹héritage ! abolition de la religion ! »), tantôt dans l¹incapacité de critiquer les formules de l¹idéologie politique et juridique bourgeoises (« liberté, égalité, fraternité » universelles, Vérité et Moralité). L¹année 1867-1968 marque un tournant dans l¹histoire de l¹A.I.T., que son rôle dans les grèves européennes porte au grand jour, et que les gouvernements dénoncent officiellement comme ennemi public. Mais la Commune de Paris va transformer immédiatement le cours de cet affrontement. 4. La Commune, la fin de l¹Internatiorale, les dernières oeuvres de Marx a) La « trouvaille » historique des communards La Commune de Paris (18 mars-27 mai 1871) et ses conséquences immédiates marquent la fin de la première période de l¹histoire du mouvement ouvrier organisé, qui avait jeté les bases d¹une fusion de la théorie et de la pratique révolutionnaires. La Commune achève en fait une période historique, en brisant à la fois la prépondérance du socialisme petit-bourgeois, non marxiste, dans certains pays européens (avant tout l¹Allemagne), et l¹unité contradictoire de l¹Internationale, dont elle entraîne à terme la disparition. Mais elle ouvre en même temps une nouvelle période, en rendant possible la constitution de partis socialistes de masse, et la prépondérance du marxisme en leur sein. La Commune fut un échec du prolétariat français, suivi d¹une nouvelle répression sanglante (au moins 20 000 morts, autant de déportations et d¹emprisonnements). Pourtant, elle fut aussi un succès du prolétariat, qui acquit une portée universelle, car elle prouva la possibilité de la prise du pouvoir, révéla la première forme historique concrète de la dictature du prolétariat, et ouvrit la voie aux révolutions victorieuses du XXe siècle 16. 16. Cf. BRUHAT, DAUTRY, TERSEN, La Commune de 1871, Editions sociales, 2e édition, 1970. 34 KARL MARX ET LE MARXISME L¹action de l¹Internationale au cours de la guerre franco-allemande de 1870 et de la Commune dut tenir compte de la complexité très grande des contradictions qui s¹y accumulaient. La guerre franco-allemande annonçait, quelle qu¹en soit l¹issue, la chute de Napoléon III, la fin du bonapartisme en France et la fin de son influence en Europe. Elle impliquait du même coup la réalisation de l¹unité nationale allemande, c¹est-à-dire l¹achèvement du processus de révolution bourgeoise ; et celle-ci apparaissait en même temps comme la condition de l¹approfondissement des luttes de classes en Allemagne, du développement du mouvement ouvrier allemand. En dernière analyse, du côté allemand, la guerre comportait un aspect démocratique et « défensif 17 ». Mais la guerre franco-allemande signifiait aussi que la révolution bourgeoise en Allemagne serait achevée « par le haut », sous l¹hégémonie de l¹Etat prussien des hobereaux. Par là même, elle annonçait la reconstitution immédiate du bloc défensif des classes dominantes européennes, au prix de quelques changements dynastiques et d¹un renversement des hégémonies. C¹est bien ce que prouva aussitôt l¹alliance de Bismarck et de la bourgeoisie française (Thiers, Jules Favre, etc.), qui permit l¹isolement et l¹écrasement de la Commune, lequel entraîna à son tour la répression féroce du mouvement ouvrier, non seulement en France, mais en Allemagne et dans toute l¹Europe. C¹est dans le faible intervalle, dans le « jeu » laissé par cette contradiction complexe, que pouvait se manifester l¹action du prolétariat. Dans sa préface de 1907 à la traduction russe des Lettres de Marx à Kugelmann, Lénine a longuement insisté sur la portée politique de l¹attitude de Marx pendant la Commune, en l¹opposant point par point à celle de Plékhanov, qui, pendant la révolution russe de 1905, après avoir appelé au soulèvement, s¹écriait après coup : « Il ne fallait pas prendre les armes. » Développons ce qu¹il ne fait qu¹indiquer. Avant la Commune, Marx et Engels déconseillent toute insurrection, dans laquelle ils voient une « folie désespérée », qui « nous rejetterait cinquante ans en arrière », et « fausserait toutes les données » en développant dans le mouvement ouvrier français « la haine nationale et le règne de la phraséologie ». Ils montrent 17. Sur la position de Marx à propos du « camp qu¹il faut choisir », du point de vue des intérêts historiques du prolétarint, dans les guerres entre bourgeoisies nationales (au XIXe siècle), il faut lire l¹article fondamental de Lénine : « Sous un pavillon étranger » (1915) OEuvres complètes, t. XXI, p. 135 et s., puis la brochure Le Socialisme et la Guerre (1915), O.C., tome XXI, p. 305 et s. 35 que « la classe ouvrière française se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles » ; car, après la chute du Second Empire, la République française « n¹a pas renversé le trône, mais seulement pris sa place restée vacante » : elle est son héritière, un simple changement de personnel à la tête de l¹appareil d¹Etat, et non pas l¹expression d¹une prise du pouvoir par les classes populaires. Elle est donc prête à continuer sa politique, à concentrer contre le prolétariat toutes les forces de répression pour perpétuer l¹ordre social existant. De plus, la transformation d¹une guerre nationale en guerre de conquête dynastique (avec la fondation de l¹Empire allemand) ne crée nullement les conditions d¹un mouvement international de masse en faveur de la révolution. Aussi Marx concentre ses efforts (et ceux de l¹Internationale) sur les manifestations d¹internationalisme franco-allemand (qui avaient surgi au moment de l¹entrée en guerre, notamment sous l¹impulsion de Liebknecht), sur la lutte contre l¹impérialisme de Bismarck, et pour la reconnaissance d¹une République française démocratique. L¹attitude de Marx est dictée par sa claire connaissance de l¹aspect principal dans la contradiction des classes en 1870-1871 : la force des Etats bourgeois, l¹impréparation du prolétariat. Mais, pendant la Commune, l¹attitude de Marx est totalement différente, ce qui la fait apparaître aux yeux des historiens comme un « revirement ». Dès l¹insurrection du 18 mars 1871, répondant à la provocation de Versailles, le Conseil général de l¹Internationale, qui n¹avait aucune part dans son déclenchement, « salua avec enthousiasme l¹initiative révolutionnaire des masses 18 ». « Il serait évidemment fort commode, écrivait Marx à Kugelmann (17 avril 1871), de faire l¹histoire si l¹on ne devait engager la lutte qu¹avec des chances infailliblement favorables. [...] La démoralisation de la classe ouvrière serait un malheur bien plus grand que la perte d¹un nombre quelconque de ³ chefs ². Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son Etat capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais quelle qu¹en soit l¹issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d¹une importance historique universelle. » Le Conseil général organisa, sous la direction de Marx, et malgré de très grandes difficultés, la solidarité internationale à la Commune. Il dépêcha des représentants qui, forçant le blocus, purent communiquer à la Commune des informations (sur l¹accord secret entre Bismarck et Jules Favre) et quelques conseils tactiques en matière de défense militaire, de finances, de politique du travail. Après la 18. LÉNIN, article Karl Marx. 36 KARL MARX ET LE MARXISME chute de la Comunune (qui fut due en partie aussi à « la trop grande honnêteté » des travailleurs parisiens, qui ne voulurent pas devancer la concentration des troupes versaillaises et prussiennes en prenant l¹offensive, ni repondre à la terreur bourgeoise par la terreur populaire), Marx organisa le sauvetage des rescapés, les révélations publiques sur son déroulement, la diffusion de ses idées. Avant même la fin, il entreprit d¹en analyser les leçons à l¹intention du prolétariat de tous les pays 19. Citons à nouveau Lénine : « Marx disait en septembre 1870 que l¹insurrection serait une folie. Mais quand les masses se soulevèrent, Marx voulut marcher avec elles, s¹instruire en même temps qu¹elles, dans la lutte, et non pas donner des leçons bureaucratiques. Il comprend que toute tentative d¹escompter à l¹avance très exactement les chances de la lutte serait du charlatanisme ou du pédantisme irrémissible. Il estime plus que tout le fait que la classe ouvrière, héroïquement, avec abnégation, avec esprit d¹initiative, élabore l¹histoire du monde. Marx considérait l¹histoire du point de vue de ceux qui la créent sans pouvoir escompter infailliblement à l¹avance les chances de succès, mais il ne la regardait pas en intellectuel petitbourgeois qui vient faire de la morale [...]. Marx savait aussi voir qu¹à certains moments de l¹histoire une lutte acharnée des masses, même pour une cause désespérée, est indispensable pour l¹éducation ultérieure de ces masses elles-mêmes, pour les préparer à la lutte future. Cette façon de poser la question est inaccessible, voire étrangère dans son principe à nos pseudo-marxistes actuels, qui aiment à citer Marx à tout bout de champ, lui empruntent seulement des jugements sur le passé, mais ne cherchent pas des leçons pour élaborer l¹avenir 20. » Pour croire à une inconséquence de Marx, il faut donc, à l¹encontre de la dialectique, transformer « l¹aspect principal » de la contradiction (la force relative de l¹Etat bourgeois) en aspect unique, oublier l¹autre aspect de la contradiction, il faut voir la force (réelle) de la bourgeoisie du point de vue dont elle se voit elle-même, et glisser du respect tactique de l¹adversaire (indispensable) jusqu¹au respect stratégique, qui décourage toute pratique révolutiomnaire. La position de Marx est révolutionnaire parce que matérialiste : elle subordonne l¹attitude des théoriciens, des dirigeants politiques de la classe ouvrière, non pas à la « spontanéité », mais à l¹initiative historique des masses. Cette position a une signification permanente, constamment vérifiée par l¹histoire : la révolution ne se déroule jamais selon les schémas préétablis, elle n¹est jamais l¹application des « pro- 19. Cf. IIIe Adresse de l¹Internationale, La Guerre civile en France. 20. Préface à la traduction russe des Lettres de Marx à Kugelmann, 1907. 37 grammes » conçus par le parti révolutionnaire. La politique scientifique du prolétariat ne consiste pas à chercher dans la théorie le plan des événements historiques à venir, elle consiste à chercher dans la théorie, dans l¹intelligence des tendances et des conditions actuelles, les moyens de comprendre ces événements quand ils se produisent, afin d¹y participer activement, au lieu de les subir passivement. Marx comprenait que la classe ouvrière parisienne n¹avait pas le choix, du point de vue de ses intérêts historiques à long terme : l¹insurrection lui fut imposée par la provocation directe des classes dominantes. Car la bourgeoisie française, après la défaite militaire, avait besoin d¹une victoire effective sur le prolétariat pour reconstituer son unité, pour se subordonner et compromettre avec elle toutes les couches petites-bourgeoises, toutes les autres classes de travailleurs, pour fonder la continuité de l¹Etat bourgeois. Elle avait besoin d¹écraser politiquement le prolétariat, soit en le forçant à reculer sans combat, soit par la violence. Mais les deux moyens équivalents pour la bourgeoisie (victoire « pacifique » ou guerre civile) ne sont nullement équivalents pour la classe ouvrière. Sa résistance, dans laquelle elle affirmait sa propre capacité de transformer la société tout entière et d¹abolir l¹exploitation, était l¹unique moyen de faire progresser le mouvement révolutionnaire. Depuis la période 1848-1852, le développement même du capitalisme et des luttes de classes a modifié la place du prolétariat dans la société, en sorte que l¹échec de juin 1848 et l¹échec du printemps 1871 ont une signification exactement inverse : le premier marquait l¹incapacité du prolétariat à donner un contenu autonome à sa lutte, le second sanctionne l¹énergie désespérée avec laquelle le prolétariat commence à développer sa propre forme politique, qu¹il « trouve » sous l¹effet d¹une nécessité à laquelle il n¹était pas possible d¹échapper. Pour la classe ouvrière, au moment de la Commune, il n¹y a pas plusieurs politiques possibles qui préservent ses intérêts de classe : la nécessité immédiate de la lutte coincide avec la nécessité historique. Ce sont de telles « coïncidences », dont il ne faut pas s¹apercevoir seulement après coup, qui caractérisent les conjonctures révolutionnaires, dans lesquelles la lutte des classes apparaît en toute clarté, et dans lesquelles, selon le mot de Marx, « des journées concentrent en elles vingt années 21 ». 21.« Dans l¹histoire, cet aspect de la lutte s¹inscrit très rarement à l¹ordre du jour : par contre son importance et ses conséquences portent sur des dizaines d¹années. Les jours où l¹on peut et où l¹on doit inscrire à son programme de telles méthodes de lutte équivalent à des vingtaines d¹années d¹autres époques historiques. » LÉNINE, La Faillite de la IIe Internationale, O.C., tome XXI, p. 260. 38 KARL MARX ET LE MARXISME Il y a une étroite connexion entre les conditions dans lesquelles se déroula l¹expérience historique de la Commune et son contenu principal, la première réalisation pratique de la dictature du prolétariat, « trouvaille » des masses que Marx, du fait de sa participation et de son adhésion immédiates, mais aussi du fait de son rôle antérieur et de ses découvertes, put s¹approprier théoriquement. b) La dictature du prolétariat Dans ce travail, ce qui fournit à Marx le critère pratique dont toute expérience a besoin fut ce paradoxe : la Commune, en fait, ne suivit pas la politique que dictaient les positions idéologiques de la plupart de ses membres ; elle suivit une politique diamétralement opposée, dictée par la nécessité, et d¹abord la nécessité de sa propre existence et de sa survie : la politique du socialisme scientifique. Dans la Commune, en effet, la classe ouvrière dominait, mais n¹assurait pas à elle seule la direction. Y figuraient également les représentants de la petite bourgeoisie révolutionnaire, artisanale et intellectuelle. Les représentants de la classe ouvrière se divisaient eux-mêmes en une majorité de blanquistes et une minorité d¹internationaux, surtout des proudhoniens (y compris Varlin), et quelques rares « marxistes » (E. Dmitrieff, Serrailler, Frankel). Ce qui caractérisa la Commune, dans sa courbe ascendante, ce fut une politique non proudhonienne, une politique non blanquiste menée par des proudhoniens et des blanquistes. La Commune ne « se contenta pas de prendre telle quelle la machine de l¹Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte », mais entreprit aussitôt de la briser. Elle supprima d¹emblée les instruments du pouvoir d¹Etat bourgeois que sont l¹armée permanente, la police permanente, et les remplaca par « le peuple en armes » (en majorité des ouvriers) que la guerre et la résistance à l¹invasion avaient mobilisés. De même, elle supprima le corps des fonctionnaires relevant seulement d¹en haut, l¹administration permanente. Mais (contre toute orientation anarchiste et utopiste), elle s¹employa à remplacer cet appareil par des « institutions durables », qui constituaient « l¹organisation du prolétariat en classe dominante ». La Commune de Paris prévoyait le suffrage universel à tous les niveaux, l¹autonomie relative des provinces et des communes, mais nullement l¹abolition de la centralisation : la Commune n¹était pas fédéraliste mais centraliste, en vertu des caractéristiques mêmes de la société moderne, qui n¹est pas une société de producteurs indépendants, mais repose déjà sur un degré élevé de socialisation de la production. Elle distinguait ainsi la question du pouvoir oppres- 39 sif de l¹Etat, imposé par une minorité, et la question du centralisme. Elle faisait reposer la possibilité d¹un centralisme démocratique sur l¹alliance des ouvriers et des autres travailleurs, sous la direction des ouvriers. « La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres étaient naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être, non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois [...]. Depuis les membres de la Commune jusqu¹au bas de l¹échelle, la fonction publique devait être assurée pour des salaires d¹ouvriers. Les bénéfices d¹usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l¹Etat disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d¹être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l¹administration municipale, mais toute l¹initiative jusqu¹alors exercée par l¹Etat fut remise aux mains de la Commune 22. » Ainsi la dictature du prolétariat se réalisait à travers une démocratie prolétarienne, bien plus étendue que toute démocratie bourgeoise, qui ne se contentait pas de généraliser le principe de l¹élection et de la « représentation » populaire, mais faisait des représentants élus les serviteurs (Marx) des travailleurs, placés sous le contrôle permanent des organisations de masse du peuple révolutionnaire (en particulier les « clubs » politiques, fréquentés par les mêmes travailleurs armés qui faisaient la force de la Commune, et par leurs femmes, voire leurs enfants). La Commune abolissait toute distinction entre les « pouvoirs » exécutif, législatif, judiciaire (que l¹idéologie juridique bourgeoise fait passer pour la « garantie » des libertés individuelles). Elle faisait ainsi voler en éclats, en même temps que le parlementarisme, la « feinte indépendance » de la justice et du droit. Elle sapait les bases pratiques de toute l¹idéologie morale et juridique petite-bourgeoise, à laquelle restaient attachées les différentes formes du socialisme prémarxiste. Elle montrait que tout droit, toute justice ont un contenu de classe, et qu¹il faut à la classe ouvrière exercer elle-même une justice prolétarienne. Elle put même commencer à « briser l¹outil spirituel de l¹oppression », en s¹attaquant à l¹organisation matérielle de l¹Eglise et en esquissant une instruction populaire contrôlée par le peuple (et non par l¹Eglise ou l¹Etat). En même temps qu¹elle « trouvait enfin » la forme politique du gouvernement de la classe ouvrière, « le résultat de la lutte 22. La Guerre civile en France, op. cit. 40 KARL MARX ET LE MARXISME de classe des producteurs contre la classe des appropriateurs [...], qui permettait de réaliser la libération économique du travail », la Commune combine à la révolution politique les premières mesures d¹expropriation du capital au profit des travailleurs. « En 1871, même à Paris, ce centre de l¹artisanat d¹art, la grande industrie avait tellement cessé d¹être une exception que le décret de loin le plus important de la Commune instituait une organisation de la grande industrie et même de la manufacture, qui devait non seulement reposer sur l¹association des travailleurs dans chaque fabrique, mais aussi réunir toutes ces associations dans une grande fédération ; bref, une organisation [... qui] devait aboutir finalement au communisme, c¹est-à-dire à l¹exact opposé de la doctrine de Proudhon. Et c¹est aussi pourquoi la Commune fut le tombeau de l¹école proudhonienne du socialisme 23. » Par sa politique de destruction de l¹Etat bourgeois, qui est le principal agent de son exploitation, la Commune esquisse les bases du ralliement de la petite bourgeoisie pauvre, et notamment de la paysannerie, à la dictature du prolétariat. La justesse de sa politique est démontrée a contrario par l¹échec de la Commune de Lyon, où l¹action de Bakounine conduisit à l¹isolement immédiat de la classe ouvrière. Ces leçons de la Commune et l¹analyse de sa conjoncture figutent notamment dans les trois Adresses rédigées par Marx pour l¹Internationale ‹ la première, le 23 juillet 1870 ; la deuxième, le 9 septembre 1870 ; la troisième, La Guerre civile en France, le 30 mai 1871 ‹, ainsi que dans la correspondance avec Kugelmann. Lénine les a expliquées en détail dans L¹Etat et la Révolution (1917). c) La fin de l¹Internationale De l¹expérience décisive de la Commune, la théorie marxiste et le mouvement ouvrier sortent l¹un et l¹autre transformés, unis sur des bases nouvelles (ce qui rend tout à fait futile la question de savoir si la Commune était une révolution « marxiste » !). L¹Internationale apparut aux gouvernements de toute l¹Europe comme l¹ennemi à abattre à tout prix. Sur la proposition de Jules Favre, la répression est organisée en commun. Refusant de suivre Marx jusque dans les conséquences de son analyse, et rejetant les leçons politiques de la Commune, les représentants du trade-unionisme anglais (qui, à cette époque, regroupait surtout l¹ « aristocratie ouvrière ») quittent le Conseil général. 23. ENGELS, préface à la réédition de La Guerre civile en France, 1891. 41 Les caractères particuliers de l¹Etat en Angleterre, ses traditions de démocratie bourgeoise semblaient rendre possible un passage au socialisme de type pacifique. Cependant, répondant en juillet 1871 au correspondant du journal américain The World, Marx, tout en soulignant la spécificité des conditions nationales, ne se déclarait « pas aussi optimiste » : « La bourgeoisie anglaise s¹est toujours montrée prête à accepter le verdict de la majorité, aussi longtemps que les élections assurent son monopole. Mais soyez sûr que nous aurons affaire à une nouvelle guerre de l¹Esclavage dès qu¹elle sera en minorité sur des questions qui soient pour elle d¹importance vitale. » Bakounine et ses sectateurs, malgré les conséquences catastrophiques de leur intervention, considèrent la Commune comme une confirmation de l¹anarchisme. Depuis 1868, ils avaient fondé l¹Alliance internationale de la démocratie socialiste, qui se battait pour le « communisme anti-autoritaire », et développait au sein de l¹Internationale une activité secrète de désagrégation. Bakounine, en qui Marx, en 1864, saluait « un des rares hommes chez qui, après seize ans, je constate du progrès et non pas du recul », ne peut admettre la dictature du prolétariat, qui contredit sa théorie anarchiste de l¹Etat. Dès le Congrès de Bâle (1869), il s¹était heurté aux marxistes, partisans de la socialisation des moyens de production à propos de la question de l¹héritage, dont la suppression lui semblait le moyen d¹abolir la propriété privée. Pour Bakounine, tout Etat est oppressif (mais, à ses yeux, l¹Etat « libéral » des pays anglo-saxons n¹est plus à proprement parler un Etat) : la « dictature du prolétariat » ne saurait donc être que la dictature de savants et de politiciens sur le prolétariat, ou bien celle du prolétariat sur la paysannerie et le sous-prolétariat, des pays industriels sur les pays agricoles. Bakounine identifiait la thèse de Marx, exposée dans le Manifeste et l¹Adresse inaugurale de l¹Internationale, sur « l¹organisation du prolétariat en classe dominante », aux idées de Lassalle sur l¹ « Etat populaire », qui régnaient chez de nombreux socialistes allemands 24. Il accusait Marx de nationalisme germanique et de russophobie, et d¹exercer dans l¹Internationale, par l¹intermédiaire du Conseil général, une dictature personnelle (accusations qui furent reprises et systématiquement exploitées par la presse et la littérature bourgeoises, antisocialistes). La lutte interne dure jusqu¹au Congrès de La Haye (septembre 1872). « Il y va de la vie ou de la mort de l¹Internationale », écrivait alors Marx à Kugelmann. Soutenus par la plupart des anciens communards et blanquistes (Frankel, Edouard Vaillant), 24. Cf. BAKOUNINE, Etatisme et Anarchie (1873), que Marx annota en détail. 42 KARL MARX ET LE MARXISME Marx et Engels obtiennent l¹exclusion de Bakounine et l¹approbation de leur théorie du parti : « Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu¹en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes 25. » Pour le soustraire aux affrontements de sectes, ils font également voter le transfert du Conseil général à New York. Mais l¹A.I.T. sera dissoute en 1876. La « mort » de l¹Internationale fut sa « vie » : c¹est par la diffusion de l¹analyse de la Commune que se développa en grande partie le travail politique dans les différents pays européens à partir de 1871. Les ouvrages antérieurs de Marx (notamment le Manifeste) commencèrent alors d¹être largement connus et utilisés dans les organisations du prolétariat : en Allemagne, en France, en Russie, en Italie. « La Première Internationale avait accompli sa mission historique et cédait la place à une époque de croissance infiniment plus considérable du mouvement ouvrier dans tous les pays, caractérisée par son développement en extension, par la formation de partis socialistes ouvriers de masse, dans le cadre des divers états nationaux 26. » En 1879, Marx aida activement Guesde et Lafargue à fonder le Parti ouvrier français et à en rédiger le programme. En 1875, a lieu à Gotha le congrès d¹unification des socialistes allemands « lassalliens » et « marxistes » (dits « eisenachiens » : Bebel, Liebknecht). Dans cette période, qui ouvre la transition à ce qui sera la phase impérialiste du capitalisme, commence aussi à apparaître la contradiction spécifique de la nouvelle phase de développement du mouvement ouvrier : la contradiction, au sein des partis « marxistes » légaux, entre le socialisme scientifique et l¹opportunisme, qui traduit l¹influence de la bourgeoisie au sein même du mouvement ouvrier. Marx et Engels menèrent une lutte interne sans concessions contre l¹opportunisme, lutte qui resta en partie secrète (cf. la correspondance de Marx et Engels avec les dirigeants de la social-démocratie allemande). Leur intervention fut avant tout non pas tactique, mais théorique : voir en particulier l¹Anti-Dühring (1878) d¹Engels (avec un chapitre de Marx), et la Critique du Programme de Gotha (1875, publié seulement en 1891 par Engels). La Critique du Programme de Gotha (que la social-démocratie « ignorera » le plus souvent et que Lénine mettra au centre de son analyse de l¹Etat) illustre la nouvelle étape de la théorie de Marx, le résultat de sa transformation, la combinaison des analyses 25. Article 7 a, ajouté aux statuts de l¹A.I.T. 26. LÉNINE , article Karl Marx. 43 du Capital et des enseignements de la Commune. Marx y critique sévèrement la tendance au compromis avec l¹Etat bourgeois (« l¹Etat populaire libre », « l¹éducation du peuple par l¹Etat », le nationalisme) et avec l¹idéologie juridique et politique bourgeoise. Surtout, Marx énonce une thèse théorique nouvelle par rapport à tous les textes antérieurs, qui développe la théorie de la dictature du prolétariat : la distinction des deux phases de la société communiste. Dans la première phase, la phase « inférieure », qui succède à la prise du pouvoir par la classe ouvrière, nous avons affaire à « une société communiste non pas telle qu¹elle s¹est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire telle qu¹elle vient de sortir de la société capitaliste ». C¹est « le droit égal pour tous » qui continue d¹y régner, c¹est-à-dire le droit bourgeois reposant sur l¹égalité des individus (« à chacun selon son travail »), mais appliqué à l¹échange entre le travailleur et la société qui a supprimé le capitaliste privé comme propriétaire des moyens de production. La seconde phase, la phase « supérieure », qui repose seule sur « les bases propres du communisme », et à laquelle tend toute la dictature du prolétariat, ne pourra commencer que « quand auront disparu l¹asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l¹opposition du travail manuel et du travail intellectuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ; quand avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi, et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance. Alors seulement l¹horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : ³ De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. ² » Ainsi peut s¹esquisser une théorie des contradictions dans le processus du passage au communisme. d) La dernière période Dans la dernière période de sa vie, le travail de Marx est constamment troublé par la maladie. Malgré cela, en collaboration avec Engels, il reste le conseiller et l¹intermédiaire des partis socialistes, préparant la constitution d¹une nouvelle Internationale, qui n¹aura lieu qu¹après sa mort. Il suit de très près la traduction du livre I du Capital : en particulier, la traduction francaise (de J. Roy), publiée en 1875, entièrement revue par lui. Mais il ne peut achever la rédaction des livres suivants : les livres II et III seront publiés par Engels, sur la base des manuscrits et des indications de Marx, en 1885 et 1894 ; le livre IV (les « Théories sur la plus-value ») par Kautsky en 1905-1910. 44 KARL MARX ET LE MARXISME Marx étudie, outre la conjoncture et la théorie économiques, les sciences naturelles (géologie, chimie agricole, agronomie, etc.) en liaison avec la théorie de la rente foncière et du développement du capitalisme dans l¹agriculture, pour réfuter le malthusianisme et pour analyser l¹histoire de formations sociales capitalistes nouvelles (comme la Russie, les Etats-Unis). Sur le plan philosophique, la tendance à l¹opportunisme dans la social-démocratie se marque aussi par des attaques contre le matérialisme et l¹idée du « retour à Kant ». Dans cette conjoncture, la question de la dialectique revient donc explicitement au premier plan du travail de Marx et Engels (qui en proposera plusieurs définitions dans ses ouvrages, de l¹Anti-Dühring et de la Dialectique de la nature à Ludwig Feuerbach et la Fin de la philosophie classique allemande, 1888). La question des sociétés « précapitalistes » et « primitives » avait été étudiée par Marx dans les années 1850-1860 en même temps que la colonisation capitaliste en Asie 27. Elle l¹est à nouveau dans cette dernière période, à partir des travaux de l¹ethnologue et préhistorien américain L. H. Morgan 28. A partir de 1872 (l¹année où Le Capital est traduit pour la première fois en russe, par Danielson et Lopatine), Marx entretient des rapports suivis avec les révolutionnaires russes de la tendance « Volonté du peuple ». Il apprend le russe et étudie l¹histoire des rapports sociaux « communautaires » dans l¹agriculture russe. Dans la préface à la deuxième édition russe du Manifeste du Parti communiste l¹un de ses derniers textes (1882), il affirme : « Aujourd¹hui [...] la Russie est à l¹avant-garde du mouvement révolutionnaire de l¹Europe. [...] Si la révolution russe donne le signal d¹une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. » Les faits, une fois n¹est pas coutume, ne devaient pas totalement infirmer cette prévision. Le 14 mars 1883, Marx mourait à Londres. 2. La théorie de Marx La théorie de Marx n¹est pas un système, reposant sur un 27. Cf. le recueil des Textes sur le colonialisme de MARX et ENGELS, Editions en langues étrangères, Moscou. 28. Voir le livre d¹ENGELS, L¹Origine de la famille, de la propriété privée et de l¹Etat. 45 fondement philosophique. Une des conséquences de ce fait est que la théorie de Marx n¹est pas achevée. Une autre conséquence est que l¹exposé de cette théorie n¹a pas de commencement absolu, ni dans son ensemble ni dans telle de ses parties (par exemple, dans sa partie « économique », qu¹expose Le Capital). Mais cela ne signifie pas que la théorie de Marx ne soit pas systématique, au sens scientifique, c¹est-à-dire qu¹elle ne définisse pas son objet d¹étude de façon à en expliquer la nécessité objective. Ce qui confère à la théorie de Marx son caractère systématique, en ce sens, c¹est l¹analyse des différentes formes de la lutte des classes et de leur connexion. C¹est la meilleure « définition » qu¹on puisse en donner, si tant est que le contenu d¹une science puisse être enfermé dans une définition. 1. Classes et luttes de classes Dans le Manifeste, Marx écrit : « L¹histoire de toute société jusqu¹à nos jours n¹a été que l¹histoire de luttes de classes. » Cette proposition doit être prise au sens fort : elle ne signifie pas que les luttes de classes ont été le principal « phénomène » qu¹on peut observer dans l¹histoire ; ni même que les luttes de classes sont la cause profonde, plus ou moins directe, des phénomènes historiques. Elle signifie que les phénomènes historiques, qui sont la seule réalité de l¹histoire, ne sont pas autre chose que des formes (diverses, complexes) de la lutte des classes. La précision apportée par Marx : « jusqu¹à nos jours » ‹ et que l¹on peut répéter aujourd¹hui encore sans modification ‹ ne signifie donc pas que la définition apparaîtraut partielle, inexacte, si l¹on prenait en considération les « sociétés sans classes » qui ont précédé ou qui suivront l¹histoire des sociétés « de classes ». Les sociétés sans classes ne révèlent pas (et ne révéleront pas) une réalité sociale plus profonde, plus générale que la lutte des classes, ou lui échappant (c¹est pourtant généralement ce que l¹anthropologie sociale va y rechercher), et par là même « sans histoire ». Les sociétés sans classes de l¹avenir ‹ dont les tendances de la société actuelle nous indiquent seulement certains traits ‹ ne peuvent être que le résultat de la transformation de la lutte des classes sous l¹effet de cette même lutte de classes. C¹est pourquoi Marx (et Engels) ont toujours insisté sur le fait que les « communautés primitives » que nous découvrent la préhistoire et l¹ethnographie n¹ont rien de commun avec le « communisme » qui succédera au capitalisme comme mode de production et d¹organisation sociales. 46 KARL MARX ET LE MARXISME Il importe de bien saisir ce point pour comprendre l¹usage et la signification du concept de « classe sociale » dans le marxisme. En 1852, Marx écrivait à son ami Weydemeyer : « Ce n¹est pas à moi que revient le mérite d¹avoir découvert l¹existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu¹elles s¹y livrent [...]. Ce que j¹ai apporté de nouveau, c¹est : 1) de démontrer que l¹existence des classes n¹est liée qu¹à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu¹une transition vers l¹abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. » Cette déclaration, faite à une époque où cependant Marx n¹avait pas encore élaboré le concept de la plus-value, c¹est-à-dire le concept de l¹exploitation capitaliste (cf. ci-dessous), nous éclaire sur la nature du « renversement », mieux : de la révolution théorique opérée par Marx dans l¹usage du concept de classe sociale. C¹est la lutte des classes, avec ses effets historiques et ses tendances, qui détermine l¹existence des classes, et non pas l¹inverse. Autrement dit, les classes sociales ne sont pas des choses ou des substances (comme par exemple une partie de ce « tout » qu¹est la société, un « sous-groupe » de ce « groupe », une subdivision, etc.) qui entreraient ensuite en lutte. Ou, si l¹on préfère, l¹analyse historique des classes sociales n¹est rien d¹autre que l¹analyse des luttes de classes et de leurs effets. Ainsi l¹idéologie historique d¹une classe (la « conscience de classe » du prolétariat par exemple) n¹est pas créée, élaborée, inventée par celle-ci à la façon dont la première psychologie venue s¹imagine qu¹un sujet (un individu, un groupe) invente, consciemment ou inconsciemment, ses idées : elle est produite dans des conditions matérielles données en face de l¹idéologie adverse et en même temps qu¹elle, comme une forme particulière de la lutte de classes, et elle s¹impose dans la société (elle se réalise, elle existe tout simplement) avec le développement de cette lutte. Par là, la théorie de Marx rend tout à fait caduc le débat traditionnel entre les tenants d¹une définition « réaliste » des classes et ceux d¹une définition « nominale » (est-ce que les classes sont des unités réelles ou seulement des collections d¹individus rassemblés pour les besoins de la théorie d¹après un ou plusieurs « critères » ?), c¹est-à-dire le débat entre sociologues qui, tous, recherchent une définition des classes sociales avant d¹en venir à l¹analyse de la lutte des classes. Notons qu¹en pratique cette démarche correspond exactement à la tendance fondamentale de l¹idéologie bourgeoise qui cherche à montrer que la division de la société en classes est éternelle, mais non pas leur antagonisme ; ou encore que 47 celui-ci n¹est qu¹un comportement particulier des classes sociales, lié à des circonstances historiques (le XIXe siècle...), idéologiques (l¹influence du communisme...) et transitoires, un comportement à côté duquel on pourrait en imaginer et en pratiquer d¹autres (la conciliation). C¹est pourquoi Marx peut écrire en toute rigueur dans le Manifeste : « La société bourgeoise moderne [...] n¹a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n¹a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d¹oppression, de nouvelles formes de luttes à celles d¹autrefois. » Il faut lire au sens fort : de nouvelles classes, c¹est-à-dire de nouvelles conditions d¹oppression, c¹est-à-dire de nouvelles formes dé luttes. Nous sommes conduits par là à la proposition fondamentale, selon laquelle les classes sociales sont déterminées par leur rôle économique ou, plus exactement, par leur place dans la production matérielle. Cette proposition est identique à celle-ci : l¹ensemble des luttes de classes est déterminé en dernière instance par la lutte « économique » de classes, la lutte de classes dans la production. Cela signifie que les classes sociales ne s¹opposent pas pour ou contre des conceptions du monde, pour ou contre un statut juridiqùe, pour ou contre des formes d¹organisation politique, pour ou contre des modes de répartition de la richesse sociale, pour ou contre des formes d¹organisation de la circulation des biens matériels, sinon à cause de la lutte de classes dans la production et, finalement, en vue de cette lutte. Et cela parce que c¹est la lutte de classes dans la production qui entraîne l¹existence matérielle des classes, leur « subsistance » : c¹est la lutte de classe quotidienne menée dans la production par le capital qui fait du procès de travail un procès de production de plus-value (et donc de profit, qui n¹en est qu¹une fraction), base matérielle de l¹existence d¹une classe capitaliste ; c¹est la lutte de classe quotidienne menée dans la production par les travailleurs qui assure contre la tendance du capital au profit maximum les conditions de travail et les conditions matérielles (notamment le niveau des salaires) nécessaires à la reproduction de la force de travail, à l¹existence de la classe ouvrière. Cette proposition, qui est la base de la théorie historique de Marx, est aussi la base de la tactique de la lutte de classes du prolétariat : elle en éclaire le point de « départ » et le point d¹ « arrivée ». Le point de départ : la lutte du prolétariat commence avec sa lutte économique, et elle continue en permanence à se fonder sur elle. Le point d¹arrivée : la lutte politique du prolétariat n¹atteint son objectif qu¹à la condition de se poursuivre jusqu¹à l¹abolition du salariat, du rapport capital/travail salarié qui est le « rapport social 48 KARL MARX ET LE MARXISME de production » fondamental. Les objectifs politiques sont le moyen de parvenir à ce but, qui en commande la mise en oeuvre selon les conjonctures historiques 29. 2. Capital et travail salarié Dans cette perspective, il n¹est pas difficile de déterminer ce qui constitue selon l¹expression de Marx lui-même, la « quintessence » de la theorie du mode de production capitaliste exposée dans Le Capital et qui nous indique le lieu précis de la rupture opérée par Marx à l¹égard de l¹économie politique, de la sociologie et de l¹historiographie bourgeoises 30. C¹est l¹analyse de la plus-value. a) Le mouvement du capital Ce qui définit le capital dans la pratique de l¹économie bourgeoise, c¹est la mise en valeur (la valorisation) d¹une quantité de valeur donnée. Toute somme de valeur n¹est pas immédiatement du capital, cela dépend de son utilisation : les valeurs thésaurisées ou consacrées à la consommation individuelle ne sont pas du capital. Il faut pour cela que la valeur soit investie de façon à s¹accroître d¹une quantité déterminée. Cette quantité constitue par définition de la plus-value. En ce sens, la notion de plus-value est formellement présente dès qu¹on se donne un capital quelconque : chaque capital individuel réalise pour son compte le même mouvement général, qui le définit, en dégageant de la plus-value et en se l¹incorporant dans un processus qui, par définition, est sans fin. Mais ce processus peut apparaître de façon différente selon les modes d¹investissement (et par suite aussi les points de vue qu¹ils définissent dans la pratique et la théorie économiques) : capital financier, capital commercial, capital industriel. La plus-value semble alors se dissoudre dans les différentes formes d¹accroissement du capital : intérêt, bénéfice commercial, profit industriel, dont le mécanisme est en pratique tout à fait différent. Du même coup, le capital s¹identifie à une forme particulière sous laquelle se présente sa valeur : argent, marchandises, moyens de production. Cependant, la forme argent est toujours présente et privilégiée : comme l¹argent est l¹équivalent de toutes les marchandises (y compris les moyens de production et le « travail » nécessaires au fonctionnement du capital 29. Sur tous ces points, cf. Misère de la philosophie ; Salaire, Prix et Profit ; Critique du Programme de Gotha. 30. Cf. ENGELS, préface au livre II du Capital, et Anti-Dühring, IIe partie ; MARX, Le Capital, livre IV : « Théories de la plus-value ». 49 industriel), il représente la valeur « en soi », indépendamment des objets matériels auxquels elle est attachée. Or le mouvement du capital ne s¹intéresse pas à ces objets, mais seulement à l¹accroissement de la quantité de valeur. Le mouvement du capital apparaît donc essentiellement comme l¹accroissement d¹une quantité monétaire, une forme développée de la circulation monétaire 31». b) L¹origine de la plus-value Si l¹on considère l¹existence du capital à l¹échelle sociale et si on se pose le problème de l¹origine de la plus-value, il apparaît cependant que celle-ci ne peut résider dans la circulation marchande et, par conséquent, ni dans les opérations spécifiques du capital commercial ni dans celles du capital financier, bien que les formes de la circulation marchande, généralisée par le capitalisme, en soient apparemment l¹essentiel. En effet, la circulation marchande et monétaire, à l¹échelle de la société, est régie tendanciellement par la règle de l¹échange entre valeurs équivalentes, qui s¹impose à chaque acte individuel d¹échange, à chaque contrat. Aucune valeur nouvelle (aucune plus-value) ne peut donc être créée dans la sphère de la circulation. Le seul capital dont le mouvement peut créer de la valeur est donc le capital industriel, le capital productif, dont les opérations spécifiques se déroulent hors de la sphère de la circulation, et ne consistent pas en échanges, mais, une fois rassemblés les facteurs de production nécessaires (matières premières, moyens de travail, travailleurs salariés), consistent en transformation matérielle, c¹est-à-dire en travail. Il faut donc renverser notre première définition : le profit industriel ou commercial, l¹intérêt (et également la rente foncière) ne sont pas des formes autonomes de l¹accroissement du capital : ce sont (y compris le profit d¹entreprise industrielle) des formes dérivées, « transformées », des parties de la plus-value sociale provenant de la sphère de la production. Chaque capitaliste industriel fonctionne ainsi, quelle que soit la part qu¹il s¹en approprie finalement, comme fournisseur de plus-value pour le compte du capital social tout entier, comme son « représentant ». L¹autonomie apparente du profit, de l¹intérêt, etc., ne provient que de la complexité des rapports concurrentiels qui rattachent les unes aux autres les différentes fractions du capital social, et qui se reflète dans les catégories de la comptabilité et de l¹économie politique bourgeoises. Pour en comprendre les lois, il faut d¹abord percer le secret de la production de la plus-value, puis découvrir les mécanismes dérivés de sa réali- 31. Cf. Le Capital, livre I, chap. 4-5 ; livre II, chap. 1 à 4. 50 KARL MARX ET LE MARXISME sation (monétaire) et de sa transformation, dont la pratique économique ne nous montre que les résultats 32. Il faut rétablir la détermination des rapports de distribution par les rapports de production. Telle est la première découverte fondamentale de Marx. c) Travail et surtravail Le capital productif se divise en deux parties, dont le rapport quantitatif varie : celle qui s¹investit en moyens de production, qu¹ils soient fixes ou « circulants » (machines, matières premières), consommés dans le procès de travail ; et celle qui s¹investit en salaires, prix de la force de travail que le capital achète pour un temps déterminé. Marx appelle la première capital constant, la seconde capital variable. En effet, les moyens de production, qui sont le produit d¹un travail passé et représentent une certaine quantité de valeur, ne peuvent par eux-mêmes introduire aucune valeur nouvelle. Plus précisément, ils transfèrent au produit leur propre valeur, au fur et à mesure de leur consommation « productive » (transformation, usure) par le travail. Inversement, le travail humain a la double propriété de conserver la valeur des moyens de production qu¹il consomme, en la transférant au produit, et d¹y ajouter une valeur supplémentaire en fonction de la quantité de travail dépensée (temps, intensité, nombre de travailleurs). Cette théorie n¹est rigoureuse qu¹à la condition de définir le travail comme l¹usage d¹une marchandise particulière, la force de travail que le capitaliste achète au travailleur. Définition conforme, précisément, aux conditions du mode de production capitaliste, dans lesquelles (contrairement à ce qui se passe par exemple dans l¹esclavage), le travailleur n¹est pas lui-même une marchandise, achetée et vendue, mais apparaît (sur le marché du travail) en face du capitaliste comme le vendeur, le partenaire d¹un contrat d¹échange (force de travail contre salaire). Elle est masquée par la fiction juridique (mais fiction nécessaire, nous allons le voir dans un instant) du salaire qui présente le salaire comme « prix du travail », proportionnel à la quantité de travail fournie. Le travail n¹est pas, en fait, une marchandise, il est l¹usage de la marchandise « force de travail 33 ». La valeur d¹une marchandise comporte donc toujours elle-même deux parties : l¹une transférée des moyens de production dans le procès de travail, proportionnelle à la quantité de travail passé nécessaire à leur production ; l¹autre créée (ajoutée) par ce procès, proportionnelle à la quantité de travail présent ; à condition du 32. Cf. Le Capital, livre III, introd. et sect. 7 ; livre IV. 33. Cf. Le Capital, livre I, chap. 6 et sect. 6. 51 moins qu¹il s¹agisse dans tous les cas de travail socialement nécessaire, dépensé dans les conditions moyennes de productivité et correspondant à un besoin effectif de l¹ensemble de la production sociale, ce qui n¹est généralement vrai qu¹en moyenne (la concurrence se chargeant d¹imposer cette norme aux capitaux individuels comme « loi coercitive externe »). Le mode de production capitaliste ne peut se développer que sur la base d¹une productivité suffisante du travail (dépendant elle-même des progrès des instruments et techniques de production) : il a pour condition historique initiale un état donné du développement des forces productives matérielles. Sur cette base, l¹emploi du travail salarié a pour conséquence que la quantité de valeur nouvellement créée dans chaque procès de production excède toujours davantage la valeur de la force de travail elle-même. En d¹autres termes, une partie seulement du travail dépensé est nécessaire à la reproduction de la force humaine de travail qui est utilisée (donc usée, consommée) dans le procès de travail : le reste délivre, par rapport à ce travail nécessaire, un surproduit, il constitue un surtravail d¹importance variable. En d¹autres termes encore, une partie seulement de la valeur nouvellement produite représente l¹équivalent des marchandises que le travailleur doit consommer pour reproduire sa force de travail, le reste constitue de la plus-value. Quant à la valeur transférée au produit par les moyens de production à proportion de leur utiliaation, elle représente évidemment l¹équivalent des nouveaux moyens de production qui doivent être acquis pour que le processus de production puisse continuer à la même échelle, donc pour que le capital puisse fonctionner comme tel : le processus de production a pour condition l¹appropriation permanente des moyens de production par le capital que son fonctionnement même reproduit. Le « mystère » de la création de la plus-value par le mouvement du capital n¹a donc pas d¹autre secret que l¹ensemble des conditions techniques (productivité du travail) et sociales (forme du travail salarié) qui permettent au travail de créer une valeur excédant celle de la force de travail. La plus-value a donc une limite supérieure, constituée par la capacité de travail de la classe ouvrière, et une limite inférieure, constituée par la valeur de la force de travail, à un moment donné. Le mécanisme de production de la plus-value, c¹est le mécanisme des rapports de production capitalistes, c¹est-à-dire le mécanisme qui oblige le travailleur à dépasser cette limite inférieure correspondant à sa propre reproduction et à repousser indéfiniment la limite supérieure de sa capacité de travail. C¹est un mécanisme d¹exploitation, c¹est-à-dire de lutte (économique) de classes. Lutte du capital assurant l¹extraction de plus-value ; lutte des travailleurs préservant leur propre subsistance. 52 KARL MARX ET LE MARXISME d) Les deux formes de la plus-value Marx analyse séparément les deux formes typiques sous lesquelles cette lutte de classes se déroule en permanence : il les désigne comme production de plus-value « absolue » et production de plus-value « relative ». ‹ La plus-value « absolue 34 » correspond à une productivité donnée du travail social, à une valeur donnée de la force de travail. Elle nous montre tout simplement, sous une forme immédiate, l¹extraction d¹un surtravail qui est l¹essence de l¹accroissement du capital : contraindre le travailleur à dépenser sa force de travail au-delà des nécessités de sa propre reproduction, du fait qu¹il ne dispose pas lui-même des moyens de production nécessaires. Le moyen fondamental pour y parvenir est l¹allongement de la durée du travail, la fixation du salaire de telle façon que le travailleur ne puisse reproduire sa force de travail qu¹en travaillant plus longtemps. Cette tendance apparaît isolément (ou comme forme principale) avec les débuts du capitalisme, mais elle continue de jouer sur la base de n¹importe quelle productivité du travail social. Elle suscite directement la lutte de classe (économique) des travailleurs pour la journée de travail « normale », qui s¹efforce de contrecarrer la tendance à l¹allongement de la durée du travail, y compris par des mesures légales arrachées à l¹Etat 35. La plus-value absolue a pour limite la préservation de la classe ouvrière elle-même. L¹histoire montre eloquemment l¹élasticité de cette limite, dès lors que la concurrence de main-d¹oeuvre et sa faiblesse d¹organisation rendent le rapport des forces défavorable à la classe ouvrière. Inversement la résistance organisée de la classe ouvrière rend cette limite plus étroite. Elle contribue ainsi à orienter le capital vers une second forme : ‹ La plus-value « relative 36 » a un principe inverse : l¹augmentation du surtravail n¹y est pas obtenue directement, par prolongation du travail nécessaire, mais par la réduction de celui-ci, en faisant baisser la valeur de la force de travail, c¹est-à-dire la valeur des marchandises nécessaires à sa reproduction. Ce résultat est obtenu par l¹élévation de la productivité du travail. L¹analyse des « méthodes » diverses utilisées par le capital pour produire de la plus-value relative met bien en évidence la solidarité qui, par-delà leur concurrence, réunit les différentes fractions du capital social dans le procès d¹exploitation : chaque capitaliste accroît son profit individuel en augmentant chez lui la productivité du travail, mais 34. Cf. Le Capital, livre I, sect. 3. 35. Cf. Le Capital, livre I, chap. 10. 36. Cf. Le Capital, livre I, sect. 4. 53 il ne contribue finalement à la production de la plus-value sur laquelle sont prélevés tous les profits individuels que dans la mesure où il contribue à abaisser ainsi la valeur des moyens de consommation de la classe ouvrière. Les méthodes qui permettent ainsi d¹élever la productivité du travail ne comportent pas, contrairement à l¹allongement du travail, de limite absolue. C¹est pourquoi elles engendrent le mode d¹organisation de la production matérielle spécifique du capitalisme. Elles reposent sur la coopération, sur la division du travail poussée entre les individus (division « manufacturière » ‹ en attendant « l¹organisation scientifique du travail », le taylorisme et le post-taylorisme actuels), sur l¹utilisation des machines remplaçant partiellement l¹activité humaine (ou plutôt se la subordonnant) et sur l¹application des sciences de la nature au procès de production, le développement de la technologie. Toutes ces méthodes concourent à élever le degré de socialisation du travail, en remplaçant le travailleur individuel, autrefois susceptible de mettre en oeuvre à lui seul les moyens de production, par un « travailleur collectif » complexe et différencié. Elles présupposent la concentration des travailleurs, donc la concentration du capital sur une échelle toujours plus grande 37. L¹analyse de la plus-value relative illustre la théorie marxiste de la combinaison des rapports sociaux de production et des forces productives matérielles (qui incluent la force de travail humaine) : elle montre comment le capitalisme, qui suppose historiquement un état donné du développement des forces productives, détermine la transformation incessante, le développement nécessaire des forces productives comme moyen de produire la plus-value ; comment le capitalisme détermine une révolution industrielle ininterrompue (alors que l¹idéologie bourgeoise représente toujours aujourd¹hui le capitalisme comme une variante de la « société industrielle », concevant la révolution industrielle comme une évolution naturelle dont le contenu ne dépendrait en rien des rapports de production ‹ c¹est-àdire d¹exploitation ‹ capitalistes). Elle montre que le développement des forces productives est la réalisation matérielle des rapports de production capitalistes. Elle montre que, dans ce développement, c¹est la transformation des moyens de production qui précède et commande les transformations dans la qualité de la force de travail. L¹analyse de Marx montre que le développement des forces productives dans le capitalisme, qui tranche avec le conservatisme relatif de tous les modes de production antérieurs, n¹est pas un développement absolu : il n¹élève la productivité du travail social que dans les limites qu¹impose à chaque capital la recherche du profit maxi- 37. Cf. infra, « L¹accumulation ». 54 KARL MARX ET LE MARXISME mum. Cependant, ce développement ne comporte aucune borne supérieure prédéterminée au-delà de laquelle il ne pourrait se poursuivre, sinon en raison des contradictions que détermine en son sein le caractère antagonique des rapports de production, et qui alimentent la lutte de classes. Précisément, cette lutte y est présente sous de multiples formes, qui sont indissociables de l¹organisation « technique » du procès de travail lui-même : dans le mode de production capitaliste, le développement de la productivité du travail a pour conditions nécessaires l¹intensification permanente du travail (les « cadences » infernales qui relaient l¹allongement de la durée du travail), la parcellisation des tâches, la déqualification relative des travailleurs, l¹aggravation tendancielle de la division du travail manuel et du travail intellectuel (qui assure au capital le contrôle absolu des moyens de production dans leur usage), le chômage « technologique » des travailleurs éliminés par la mécanisation, etc. e) L¹accumulation Le mouvement du capital ne produit la plus-value que pour se reproduire lui-même comme capital, et même se reproduire sur une échelle élargie. La reproduction simple du capital intervient lorsque la plus-value est tout entière consommée par la classe capitaliste de façon improductive. C¹est une situation idéale, fictive. La reproduction élargie, l¹accumulation du capital, est le véritable objectif de la production capitaliste. Elle en est en même temps le moyen, car seule elle permet la concentration du capital dont dépend l¹élévation de la productivité, la plus-value « relative ». En apparence, dans chaque cycle de production pris isolément, le capital et le travail proviennent de deux pôles distincts ; le capitaliste et le travailleur salarié, l¹un et l¹autre « propriétaires » d¹une marchandise, concluent un contrat d¹échange entre valeurs équivalentes (salaire contre force de travail). En réalité, dès qu¹on considère la transformation de la plus-value en capital, dès qu¹on considère le procès de reproduction du capital au cours de cycles de production successifs, le capital se révèle constitué de plus-value accumulée : le capital est du surtravail déjà extorqué, servant à l¹extorsion de nouveau surtravail. Marx écrit : « [...] chaque transaction isolée respecte la loi de l¹échange des marchandises exactement, le capitaliste achetant continuellement la force de travail, le travailleur la vendant continuellement (nous admettrons même qu¹il l¹achète à sa valeur réelle) ; dans cette mesure, la loi d¹appropriation qui repose sur la production et la circulation des marchandises (ou loi de la propriété privée) se transforme manifestement en son contraire direct par sa 55 dialectique propre, interne et inéluctable. L¹échange d¹équivalents qui apparaissait comme l¹opération originelle s¹est retourné de façon que l¹échange n¹a lieu qu¹en apparence, tandis que, premièrement, la part du capital échangée contre la force de travail n¹est ellemême qu¹une part du produit du travail d¹autrui approprié sans équivalent et que, deuxièmement, elle doit être remplacée par son producteur, le travailleur, en y ajoutant un nouveau surplus. Le rapport d¹échange réciproque entre le capitaliste et le travailleur n¹est donc plus qu¹une apparence appartenant au procès de circulation, une simple forme [...] la séparation entre propriété et travail devient la conséquence nécessaire d¹une loi qui, apparemment, découlait de leur identité 38. » Les formes économiques de la circulation marchande et les formes juridiques bourgeoises (liberté, égalité, propriété individuelle) qui leur sont exactement adaptées ne sont donc pas l¹essence ou l¹origine des rapports de production capitalistes, elles sont le moyen nécessaire de leur reproduction. L¹accumulation du capital est le phénomène tendanciel fondamental auquel se rattachent les lois économiques du mode de production capitaliste. C¹est son rythme conjoncturel qui commande le rythme d¹accroissement de la masse des salaires (et non l¹inverse comme s¹efforce de le faire croire le capitaliste). Mais celui-ci ne dépend pas seulement du taux global de l¹accumulation : il dépend surtout des transformations qu¹elle entraîne dans la composition organique du capital, qui est exprimée dans le rapport de sa fraction constante (valeur des moyens de production) à sa fraction variable (valeur de la force de travail). En tant qu¹elle repose essentiellement sur l¹élévation de la productivité du travail et sur les révolutions technologiques productives de plus-value « relative » l¹accumulation s¹accompagne d¹une élévation tendancielle de la composition organique moyenne du capital social, c¹est-à-dire d¹une disproportion croissante entre la fraction du capital (machines, matières premières) qui matérialise du travail passé, « mort », et celle qui s¹investit en travail vivant, actuel. C¹est pourquoi l¹accumulation du capital produit un double résultat historique : ‹ La concentration toujours plus grande des moyens de production, la concentration inéluctable du capital sous ses différentes formes ‹ La création d¹une permanente surpopulation relative de travailleurs, ou « armée industrielle de réserve », qui est la véritable « loi de population » de la société capitaliste, et qui peut prendre 38. Le Capital, livre I, chap. 24 (texte de l¹édition allemande). 56 KARL MARX ET LE MARXISME diverses formes selon la conjoncture et les époques historiques : les différentes formes du chômage ouvrier, partiel ou total ; les différentes formes de surpopulation « latente » créées par le capital dans les campagnes et les pays coloniaux. La conjonction nécessaire de ces deux effets et leur explication est une découverte fondamentale de Marx, constamment illustrée par l¹histoire de la société capitaliste actuelle 39. Elle montre que la reproduction de la force de travail (donc la consommation des travailleurs, leur nombre, leur qualité) est un aspect de la reproduction du capital social. « Au point de vue social, la classe ouvrière est donc, comme tout autre instrument de travail, une appartenance du capital, dont le procès de reproduction implique, dans certaines limites, même la consommation individuelle des travailleurs. [...] Une chaîne retenait l¹esclave romain ; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Seulement ce ³ propriétaire ², ce n¹est pas le capitaliste individuel mais la classe capitaliste. [...] Le procès de production capitaliste, considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement la marchandise, ni seulement la plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié 40. » Il n¹y a donc pas d¹autre moyen d¹en pallier les effets que d¹abolir ce rapport lui-même, en transformant la lutte (économique) de classe quotidienne, grâce à quoi la classe ouvrière assure sa survie, en une lutte (politique) de classe, une lutte organisée pour la transformation des rapports sociaux. Le capital en fournit lui-même les bases en concentrant la classe ouvrière et en aggravant son exploitation. Plus généralement, Marx analyse (au livre II du Capital) les conditions d¹ensemble qui permettent la reproduction du capital et son accumulation : reprenant et transformant certaines idées de Quesnay, il montre que ces conditions sont des conditions d¹inégalité entre les investissements dans le secteur I du capital social (branches de production de moyens de production) et le secteur II (production de moyens de consommation), qui correspondent à 39. Cf. Le Capital, livre I, chap. 25. 40. Les travailleurs énoncent eux-mêmes la contradiction du rapport social capitaliste dont ils subissent ainsi les effets : « Pour moi, je suis un esclave. La seule chose, c¹est qu¹on me laisse rentrer chez moi le soir, qu¹on ne me met pas de chaînes. » (L. D., O.S. 2, régleur à Renault-Billancourt, dans Jacques FRÉ- MONTIER, La Forteresse ouvrière, Fayard, 1971, p. 80). « Je suis venu ici pour travailler, un point c¹est tout. Ce n¹est pas une vie heureuse. Le patron, il peut t¹envoyer balayer les cabinets. Tu n¹as qu¹à dire oui. Sans ça c¹est un coup de pied. A la porte. Il peut te dire : ³ Tu n¹as qu¹à retourner chez toi. ² Et puis, c¹est vrai que c¹est moi qui viens ici chercher du travail. Ce n¹est pas le patron qui est venu me chercher [...]. » Un travailleur africain, dans L¹Humanité, 18-XI-71 (souligné par moi, E.B.). Telle est la réalité du travailleur « libre ». 57 l¹échelle sociale à la division de chaque capital individuel en capital constant et capital variable. Il en esquisse l¹étude mathématique en construisant les schémas de reproduction du capital social. Ce sont ces conditions qui, tout à la fois, permettent la réalisation de la plus-value (sa transformation en argent capitalisable) et permettent à chaque capital productif de trouver sur le marché les facteurs matériels de sa reproduction. Elles impliquent l¹avance permanente de la production des moyens de production sur la production des moyens de consommation : le fait que le « secteur I » du capital social constitue pour lui-même son principal « marché », la « production pour la production ». Sur ce point, il faut lire les commentaires et développements de Lénine, concentrés dans Le Développement du capitalisme en Russie 41 (1899), qui note : « Cette extension de la production sans une extension correspondante de la consommation correspond précisément au rôle historique du capitalisme et à sa structure sociale spécifique : le premier consiste à développer les forces productives de la société ; la seconde exclut l¹utilisation de ces conquêtes techniques par la masse de la population. » Ce qui, dans le mouvement du capital, n¹est que le moyen de l¹accumulation et de l¹exploitation (le développement des forces productives) en constitue aussi un résultat matériel, un « acquis » historique. f) Les « lois économiques » du capitalisme Les analyses que nous venons de résumer constitue